Dans le nord de la préfecture de Kumamoto, le quartier de Kutami perpétue une tradition artisanale vieille de plus de quatre siècles : celle des éventails japonais en bambou et papier washi, protégés par un traitement au tanin de kaki fermenté. Reconnus pour leurs teintes chaleureuses, leur résistance et leur élégance, ces éventails, autrefois produits par de nombreux ateliers, sont aujourd’hui devenus les ambassadeurs d’un patrimoine artisanal que la famille Kurikawa s’efforce de faire connaître bien au-delà de Kyushu.
Une tradition née au début du XVIIe siècle
La fabrication des éventails à Kutami aurait commencé autour de 1600. Selon la tradition locale, un moine bouddhiste originaire de Marugame, dans l’actuelle préfecture de Kagawa, aurait transmis aux habitants les secrets de leur fabrication après avoir été accueilli pour la nuit.

Le choix de Kutami n’était pas anodin. La région disposait en abondance de bambou ainsi que des matières premières nécessaires à la fabrication du papier washi. Peu à peu, l’artisanat s’est développé et a bénéficié du soutien de Tadatoshi Hosokawa, seigneur du domaine de Higo. Kutami s’est alors imposée comme l’un des grands centres japonais de production d’éventails traditionnels, aux côtés de Kyoto et Marugame.


Pendant des générations, les éventails ont accompagné la vie quotidienne japonaise, servant à se rafraîchir mais aussi d’accessoires élégants et de présents lors de différentes cérémonies. À son apogée, le quartier de Kutami comptait plus d’une quinzaine d’ateliers installés le long de ses rues.
Le kaki fermenté, secret de leur longévité
La particularité de ces éventails réside notamment dans l’utilisation du kakishibu, un tanin obtenu à partir de jus de kaki fermenté. Appliqué sur le papier washi, ce traitement naturel renforce les fibres, protège le matériau contre les insectes et améliore sa résistance au temps. Chez Kurikawa Shoten, le tanin est fabriqué et vieilli pendant cinq ans avant d’être utilisé. Chaque éventail est assemblé à la main à partir d’une fine armature en bambou madake sur laquelle est fixé le papier washi. Le tanin est ensuite appliqué délicatement au pinceau. Ce procédé traditionnel contribue à expliquer la réputation de ces objets, auxquels on attribue une durée de vie pouvant atteindre un siècle lorsqu’ils sont correctement conservés.

Les éventails se distinguent également par leurs décors : poissons rouges, silhouettes de kimonos, paysages ou motifs inspirés des estampes ukiyo-e apportent à chaque pièce une identité particulière. Dans la boutique-atelier de Kurikawa Shoten, installée dans un vaste espace lumineux aux hauts plafonds, ces créations composent un véritable tableau consacré à l’artisanat japonais.
De la menace du déclin à une nouvelle vie
Comme beaucoup de métiers traditionnels japonais, la fabrication des éventails de Kutami a été durement confrontée aux changements de société. À partir des années 1960, l’essor de la climatisation et la diffusion des éventails en plastique fabriqués industriellement ont progressivement fait chuter la demande.
Les ateliers ont fermé les uns après les autres. Aujourd’hui, Kurikawa Shoten est le dernier fabricant encore en activité à Kutami. Fondée en 1889, l’entreprise familiale a cependant choisi de ne pas lutter contre l’évolution des habitudes, mais de s’y adapter. Au début des années 1990, elle a réorienté une partie de son activité vers le marché des cadeaux, notamment les éventails offerts à l’occasion de naissances ou d’événements importants de la vie.
Un jeu de mots autour du nom même de Kutami a également renforcé leur dimension symbolique. Les kanji employés pour écrire le nom du quartier peuvent évoquer l’idée de « venir » et de « peuple », donnant naissance à une interprétation positive proche de « le peuple viendra ». Une association particulièrement appréciée pour des cadeaux commémoratifs destinés à souhaiter bonheur et prospérité.
Une cinquième génération tournée vers le monde
En 2025, Kyohei Kurikawa, âgé de 35 ans, est devenu le dirigeant de cinquième génération de l’entreprise. Avec son épouse Kiriko, 34 ans, il cherche désormais à conjuguer transmission du savoir-faire et nouveaux usages.
Internet et les réseaux sociaux sont devenus des outils essentiels pour toucher un public plus jeune et international. Une simple interaction sur Instagram a ainsi conduit l’entreprise jusqu’en Arabie saoudite, où une démonstration suivie d’une vente en direct a rencontré un succès inattendu : les 150 éventails apportés par Kurikawa n’ont pas suffi à répondre à la demande. L’entreprise multiplie également les collaborations avec des grands magasins et des sociétés de production d’anime, ouvrant son artisanat à de nouveaux univers et à de nouveaux publics.
Son épouse Kiriko participe elle aussi activement au fonctionnement de l’atelier familial. Elle se réjouit de voir ces objets trouver leur place dans des environnements autrefois très éloignés de leur univers traditionnel.
Préserver la tradition sans la figer
À Kutami, l’enjeu n’est donc plus seulement de maintenir une technique ancestrale, mais de lui permettre de continuer à vivre. Chaque éventail conserve les gestes hérités de plusieurs siècles : le travail du bambou, la pose du washi, l’application au pinceau du tanin de kaki et les finitions minutieuses.

Mais son avenir passe désormais aussi par l’innovation, les collaborations artistiques, les réseaux sociaux et l’ouverture internationale.
« On dit aussi que les éventails reflètent leur époque », souligne Kiriko Kurikawa. Une formule qui résume parfaitement la démarche de cette famille d’artisans : préserver les gestes du passé tout en permettant à l’éventail de continuer à raconter le Japon contemporain.
À l’heure où les objets industriels ont largement remplacé les productions artisanales, les éventails de Kutami rappellent ainsi qu’un objet aussi simple qu’un souffle d’air peut devenir le dépositaire d’une histoire, d’un savoir-faire et d’une mémoire transmis depuis plus de quatre cents ans.
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