Huit ans après Burning, Lee Chang-dong revient au cinéma avec Possible Love, un drame intime et social porté par quatre grandes figures du cinéma sud-coréen. Présenté en compétition à la Mostra de Venise, puis à Toronto, le film marque également une première pour le cinéaste : une collaboration avec Netflix. La Corée du Sud vient par ailleurs de le choisir comme représentant pour l’Oscar 2027 du meilleur film international.

Après huit années de silence cinématographique, le retour de Lee Chang-dong s’annonce comme l’un des événements majeurs de l’année pour le cinéma coréen. Avec Possible Love (Ganeunghan Sarang, « Un amour possible »), le réalisateur de Peppermint Candy, Oasis, Secret Sunshine, Poetry et Burning poursuit son exploration des fractures intimes et sociales de la Corée contemporaine.

Mais cette fois, le cinéaste s’intéresse directement à une question aussi universelle que vertigineuse : qu’est-ce qui permet encore aux êtres humains de rester liés lorsque le travail, l’argent, les conventions sociales et les technologies bouleversent leur existence ?

Lors d’une conférence de presse organisée à Séoul le 25 août, Lee Chang-dong a expliqué que son film ne cherchait pas à raconter un amour impossible, comme le cinéma l’a souvent fait, mais plutôt à examiner les différentes formes d’amour qui demeurent possibles dans nos vies et les choix que nous faisons pour les préserver. Pour le réalisateur, l’amour ne se limite d’ailleurs pas à la relation amoureuse : il constitue le cœur même des liens qui permettent aux individus de continuer à vivre ensemble.

Deux couples, deux mondes
Au centre de Possible Love, deux couples que tout semble opposer.
Ho-seok, interprété par Sul Kyung-gu, a perdu son emploi et vit avec sa femme Mi-ok et leur jeune enfant. Le chômage a profondément atteint son estime de lui-même. Colère, culpabilité, honte et sentiment d’échec se sont accumulés derrière une apparente normalité. Mi-ok, incarnée par Jeon Do-yeon, aspire pour sa part à une existence simple et tranquille. Mais elle vit dans la crainte permanente des réactions de son mari, comme si une tension invisible menaçait constamment de faire exploser leur quotidien.
Face à eux se trouvent Ye-ji, réalisatrice de documentaires jouée par Cho Yeo-jeong, et son mari Sang-woo, interprété par Zo In-sung. Issu d’un milieu plus privilégié, le couple appartient à un univers social radicalement différent.
La rencontre intervient lorsque Ye-ji décide de consacrer un documentaire aux travailleurs licenciés et choisit Ho-seok comme personnage central. Peu à peu, les deux couples se rapprochent. Les conversations, les regards et les situations partagées font tomber les barrières sociales et réveillent des émotions jusque-là enfouies.

Le film s’intéresse alors moins à un classique triangle amoureux qu’à un réseau complexe de désirs, de frustrations, de dépendances et d’attachements. Les quatre personnages sont confrontés à leurs propres contradictions et à la question de savoir ce qu’ils sont réellement prêts à sacrifier pour préserver leur couple, leur famille ou leur propre identité.
Le travail, l’identité et la peur d’un monde sans emploi
L’origine du projet remonte à plus d’une décennie. Lee Chang-dong explique avoir commencé à réfléchir au film lorsqu’il a été témoin des vagues de licenciements massifs qui ont touché de grandes entreprises.

Pour lui, la question dépasse largement celle du chômage. Dans les sociétés modernes, le travail participe à la construction de l’identité personnelle : perdre son emploi signifie parfois perdre une partie de la définition que l’on avait de soi-même.
Le réalisateur pousse cette réflexion plus loin encore avec l’évolution technologique. À mesure que l’intelligence artificielle, l’automatisation et les nouvelles technologies transforment le monde professionnel, il s’interroge sur ce qu’il restera aux individus lorsque le travail lui-même cessera d’occuper la place centrale qu’il tient depuis des générations.

Dans cet avenir incertain, Lee Chang-dong voit dans les relations humaines l’un des derniers points d’ancrage. Possible Love devient ainsi à la fois un drame conjugal et une réflexion sur la dignité, la solidarité et la capacité à aimer dans une société en pleine mutation.
Jeon Do-yeon et Lee Chang-dong, dix-neuf ans après Secret Sunshine
La présence de Jeon Do-yeon constitue l’un des grands atouts du film. L’actrice retrouve Lee Chang-dong près de vingt ans après Secret Sunshine (Miryang, 2007), œuvre qui lui avait valu le Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes, devenant la première actrice coréenne récompensée pour son interprétation sur la Croisette.
Figure majeure du cinéma sud-coréen, Jeon Do-yeon s’est distinguée par une filmographie particulièrement éclectique, de Happy End à The Housemaid, en passant par You Are My Sunshine, The Shameless, Decision to Leave, Kill Boksoon et Crash Course in Romance. Pour Possible Love, elle explique avoir accepté le rôle avant même de lire le scénario, tant elle souhaitait retrouver le réalisateur avec lequel elle avait vécu l’une des expériences les plus importantes de sa carrière.
Son personnage, Mi-ok, est décrit comme une femme apparemment fragile mais intérieurement beaucoup plus forte qu’elle n’en a l’air, qui refuse de renoncer à l’espoir malgré une vie conjugale devenue extrêmement difficile.
Sul Kyung-gu : retrouver l’énergie des débuts
À ses côtés, Sul Kyung-gu retrouve lui aussi Lee Chang-dong pour la troisième fois. Leur collaboration avait commencé avec Peppermint Candy en 1999, avant de se poursuivre avec Oasis en 2002.
Considéré comme l’un des acteurs les plus importants de sa génération, Sul Kyung-gu a construit une carrière particulièrement riche dans le cinéma coréen, de Public Enemy à The Merciless, Memoir of a Murderer, A Normal Family et Kill Boksoon.
Dans Possible Love, il incarne un homme brisé par la perte de son emploi. Ho-seok concentre en lui la colère et la honte d’une partie de la société coréenne confrontée à la précarité et à la disparition des repères professionnels.
Pour l’acteur, retrouver Lee Chang-dong a également une dimension personnelle. La lecture du scénario lui aurait rappelé la tension et la passion ressenties au début de sa carrière, au point de considérer le film comme une possibilité de « recommencer » son parcours d’acteur.
Zo In-sung et Cho Yeo-jeong, un couple en apparence privilégié
Le second couple réunit deux acteurs qui collaborent pour la première fois avec Lee Chang-dong.
Zo In-sung, star populaire du cinéma et de la télévision, s’est notamment illustré dans The Classic, A Dirty Carnival, A Frozen Flower, The King, Escape from Mogadishu, Smugglers et la série Moving.
Il interprète Sang-woo, le mari de Ye-ji. À première vue, son personnage semble appartenir à un monde plus stable et privilégié que celui de Ho-seok et Mi-ok. Mais Lee Chang-dong entend précisément montrer que le confort matériel ne protège pas nécessairement des frustrations, des désirs inavoués et des crises intérieures.
Ye-ji est interprétée par Cho Yeo-jeong, devenue mondialement connue grâce à Parasite de Bong Joon-ho, Palme d’or puis Oscar du meilleur film. Elle avait auparavant construit une carrière importante en Corée, notamment avec The Servant, The Concubine et plusieurs séries télévisées.
Dans Possible Love, elle incarne une documentariste qui observe les difficultés des autres tout en se retrouvant progressivement confrontée à ses propres contradictions.
Une première à Netflix pour Lee Chang-dong
Le projet constitue également un tournant dans la carrière du réalisateur. Jusqu’à présent profondément associé à l’expérience de la salle, Lee Chang-dong signe avec Possible Love son premier long métrage produit et distribué avec le soutien de Netflix.
Le choix n’a pourtant rien d’une rupture volontaire avec le cinéma en salles. Le réalisateur a expliqué que le projet avait été développé dans un contexte où l’industrie coréenne connaissait une forte contraction de la fréquentation et où l’avenir du modèle traditionnel apparaissait incertain.
Selon lui, les salles et les plateformes sont désormais appelées à coexister. L’enjeu consiste donc moins à opposer les deux modèles qu’à réfléchir à la manière dont les films peuvent continuer à rencontrer leur public dans ce nouvel environnement.
Netflix a, de son côté, affirmé avoir laissé au réalisateur une grande liberté créative durant la production.
Venise, Toronto et désormais la course aux Oscars
Le parcours international de Possible Love commencera à la Mostra de Venise. Le film sera présenté en compétition officielle lors de la 83e Mostra internationale d’art cinématographique de Venise, où il concourra notamment pour le Lion d’or. Il s’agit du retour de Lee Chang-dong à Venise 24 ans après Oasis, qui lui avait valu le Lion d’argent du meilleur réalisateur et le prix FIPRESCI.
Le film poursuivra ensuite son parcours au Festival international du film de Toronto, dans la section Special Presentations, pour sa première nord-américaine.
Et l’enjeu est désormais encore plus important : le Korean Film Council (KOFIC) a annoncé le 25 août avoir choisi Possible Love pour représenter la Corée du Sud dans la catégorie du meilleur film international aux 99es Oscars. Le comité de sélection a notamment salué la maîtrise cinématographique du film, la clarté de son propos, sa mise en scène et la profondeur avec laquelle Lee Chang-dong construit ses personnages et leurs relations.
Cette sélection place donc le film dans les pas de Burning, précédent long métrage de Lee Chang-dong, qui avait été le premier film sud-coréen à figurer sur la shortlist de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, selon les critères de l’époque.
Une sortie internationale en plusieurs étapes
Possible Love sera d’abord présenté en Corée du Sud dans certaines salles à partir du 23 septembre 2026. Des sorties limitées sont ensuite prévues dans plusieurs territoires, notamment en Australie le 22 octobre, puis aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Irlande et au Japon le 23 octobre.
Le film sera finalement disponible dans le monde entier sur Netflix le 6 novembre 2026. À ce jour, aucune date de sortie spécifique dans les salles françaises n’est officiellement annoncée ; la disponibilité française sur Netflix est, en revanche, attendue dans le cadre du lancement mondial du 6 novembre.
Fiche technique
Titre international : Possible Love
Titre original : Ganeunghan Sarang (가능한 사랑)
Pays : Corée du Sud
Année : 2026
Genre : drame, drame social, drame relationnel
Durée : 164 minutes
Langue : coréen
Réalisation : Lee Chang-dong
Scénario : Lee Chang-dong, Oh Jung-mi
Production : Pinehouse Film, Anonymous Content, NOWFILM
Producteurs : Lee Joon-dong, Lee Chang-dong, David Levine, Chadwick Prichard
Production exécutive : notamment Nick Shumaker
Image : Kim Ji-yong
Montage : Kim Da-won
Direction artistique : Jang Min-woo
Costumes : Yi Choong-yun
Musique : Jung Jaeil
Son : Lee Seung-chul, Han Myung-hwan
Maquillage : Hwang Hyun-kyu, Kim Jung-ja
Distribution internationale : Netflix
Principaux interprètes : Jeon Do-yeon (Mi-ok), Sul Kyung-gu (Ho-seok), Zo In-sung (Sang-woo), Cho Yeo-jeong (Ye-ji)
Première mondiale : Mostra de Venise 2026, compétition officielle
Festival suivant : Toronto International Film Festival 2026, Special Presentations
Sortie en Corée du Sud : 23 septembre 2026
Sortie internationale en salles : à partir du 22 octobre 2026 selon les territoires
Netflix : 6 novembre 2026
Représentant de la Corée du Sud aux Oscars 2027 : oui, catégorie Meilleur film international.
Avec ses 2 h 44, son quatuor d’acteurs prestigieux et la signature d’un cinéaste dont les films ont toujours privilégié la complexité humaine aux réponses faciles, Possible Love s’annonce comme bien davantage qu’un nouveau film coréen produit par Netflix. Après Burning, Lee Chang-dong semble une nouvelle fois vouloir sonder les zones les plus fragiles de l’existence contemporaine.
Une question demeure au cœur du film : lorsque tout ce qui semblait définir notre vie — le travail, le statut social, les certitudes et même le couple — commence à vaciller, qu’est-ce qui nous permet encore de rester humains ?
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