Au 31e Festival international du film de Busan (BIFF), en Corée du Sud, le cinéma se retrouve au centre d’un débat qui dépasse largement les écrans. The Assassin(s), le nouveau long métrage du réalisateur Hur Jin-ho, divise les festivaliers entre défense de la liberté artistique, inquiétudes face à la représentation de l’histoire et respect de la mémoire collective. Au cœur de la polémique : la tentative d’assassinat du président sud-coréen Park Chung-hee, le 15 août 1974, qui avait coûté la vie à son épouse, Yuk Young-soo.

Le film, qui mêle enquête policière, investigation journalistique et reconstitution historique, revient sur l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire contemporaine sud-coréenne. Sa sortie a ravivé les tensions autour de cet événement encore sensible pour une partie de la population, entraînant des accusations de déformation historique et une plainte pour diffamation visant les cinéastes.
Un événement historique au cœur du récit
Réalisé par Hur Jin-ho, The Assassin(s) prend pour point de départ les coups de feu tirés lors de la cérémonie du Jour de la Libération, organisée à Séoul le 15 août 1974. Alors que le président Park Chung-hee prononce un discours devant le public, une tentative d’assassinat provoque le chaos. Le chef de l’État échappe à la mort, mais la Première dame, Yuk Young-soo, est mortellement touchée.
À partir de cet événement réel, le film construit une intrigue qui s’intéresse autant aux circonstances de la fusillade qu’aux interrogations et aux zones d’ombre qui entourent l’enquête. Loin de se limiter à la reconstitution de l’attentat, le récit suit plusieurs personnages confrontés aux pressions politiques, aux limites de l’information et aux difficultés de faire émerger la vérité dans un contexte autoritaire.
Le spectateur découvre ainsi trois trajectoires qui se croisent. Park Cheol-gu, un inspecteur de police expérimenté, est chargé d’assurer la sécurité de la cérémonie. Témoin direct des événements, il remarque des éléments troublants qui l’incitent à approfondir ses investigations. Kim Jae-hwan, responsable de la rubrique des affaires sociales d’un journal, cherche à comprendre les incohérences du dossier, alors que la publication des informations est soumise à de fortes pressions. À ses côtés, Han Young-il, jeune journaliste débutant issu d’un milieu privilégié, s’engage dans une quête de vérité qui le confronte progressivement aux mécanismes du pouvoir.
Au fil de l’enquête, les trois hommes se heurtent à des obstacles et à des informations contradictoires. Leur recherche les conduit à questionner les versions officielles et les conditions dans lesquelles les faits ont été rapportés. Le film s’attache ainsi aux conséquences humaines et politiques de la tragédie, tout en faisant de la liberté de la presse, de la responsabilité des institutions et de la recherche de la vérité les principaux ressorts de son intrigue.
Le récit associe des événements historiques documentés à des personnages fictifs, construits à partir de recherches et de témoignages. Le réalisateur a précisé que les trois protagonistes ne correspondaient pas directement à des personnes précises impliquées dans l’affaire. Ce choix lui permet d’explorer différentes perspectives sans présenter leurs parcours comme la reproduction exacte de biographies historiques.
Hur Jin-ho, un réalisateur face à une histoire sensible
Figure reconnue du cinéma sud-coréen, Hur Jin-ho s’est notamment fait connaître par ses drames intimistes, dans lesquels les relations humaines et les dilemmes moraux occupent une place centrale. Sa filmographie comprend Christmas in August (1998), April Snow (2005), The Last Princess (2016) et Forbidden Dream (2019).
Avec The Assassin(s), le cinéaste aborde un registre plus directement politique, tout en conservant son intérêt pour les trajectoires individuelles confrontées à des circonstances exceptionnelles. Il a expliqué avoir longuement réfléchi à la manière de traiter cet épisode, conscient qu’il s’agissait d’une tragédie réelle dont certains témoins et protagonistes étaient encore vivants.

Son objectif, selon ses déclarations, était de conserver un point de vue aussi équilibré et objectif que possible, sans favoriser un camp politique. Pour restituer l’atmosphère de la Corée du Sud des années 1970, la production a privilégié des lieux existants et des décors minutieusement reconstitués. Le travail visuel cherche ainsi à inscrire les personnages dans un environnement crédible, marqué par le climat politique et social de l’époque.
Le cinéaste retrouve également Park Hae-il, avec lequel il avait travaillé sur The Last Princess, sorti en 2016. Cette collaboration s’inscrit dans une démarche où la précision historique et la construction psychologique des personnages occupent une place essentielle.
Un casting prestigieux
Le rôle de Park Cheol-gu est interprété par Yoo Hae-jin, acteur particulièrement populaire en Corée du Sud. Réputé pour sa capacité à passer de la comédie au drame, il s’est illustré dans de nombreux films, parmi lesquels The King and the Clown (2005), Veteran (2015) et The King’s Warden (2026). Dans The Assassin(s), il incarne un policier tenace, confronté aux contradictions d’une enquête dont les enjeux dépassent rapidement le cadre judiciaire.

Park Hae-il prête ses traits à Kim Jae-hwan, le responsable de la rubrique des affaires sociales. Connu pour la diversité de ses rôles, l’acteur a notamment joué dans Memories of Murder (2003), The Host (2006), The Last Princess (2016) et Decision to Leave (2022). Son personnage représente le travail d’investigation journalistique et les difficultés rencontrées par ceux qui tentent de publier des informations sensibles dans un environnement politique contraignant.
Lee Min-ho, célèbre à l’international grâce aux séries Boys Over Flowers, The Heirs et Pachinko, interprète Han Young-il, un jeune journaliste qui découvre progressivement les limites de son métier et les risques liés à sa recherche de vérité. Ce rôle lui permet de s’éloigner de ses personnages les plus connus pour rejoindre un récit historique et politique porté par une distribution largement composée d’acteurs expérimentés.
Le casting réunit également Bae Sung-woo, Kim Dae-myung, Ryu Hye-young, Shim Eun-kyung, Park Ji-hwan, Park Hoon, Park Hae-joon, Ryu Kyung-soo, Park Sung-hoon, Chang Ryul, Uhm Ji-won, Shin Hyun-bin, Oh Jung-se et Jung Woo-sung. Cette distribution contribue à donner de l’ampleur à une intrigue où les enjeux individuels s’entremêlent aux rapports de pouvoir.
Une polémique qui dépasse le cadre du festival
La controverse porte notamment sur la manière dont le film représente les circonstances de la tentative d’assassinat et laisse apparaître des interrogations sur les responsabilités éventuelles de certaines autorités. Des milieux politiques conservateurs et des associations civiles accusent la production de déformer les faits historiques. Une plainte pour diffamation a également conduit à l’ouverture d’investigations policières.

La société de production, Hive Media Corp., a rejeté les accusations selon lesquelles le film chercherait à nier ou à falsifier l’histoire. Le réalisateur a, de son côté, défendu sa volonté de présenter une approche équilibrée d’un événement particulièrement délicat.
Face aux tensions et aux menaces visant certains membres de l’équipe, les acteurs et les représentants du film ont annulé plusieurs apparitions prévues au BIFF, invoquant des préoccupations de sécurité. Yoo Hae-jin et Lee Min-ho ont notamment renoncé à participer à la cérémonie d’ouverture. Une rencontre avec le public et une présentation sur scène en plein air ont également été annulées. Le ministère sud-coréen de la Culture et des représentants du secteur cinématographique ont appelé à une réaction ferme face aux menaces contre les artistes.
Le festival a, pour sa part, indiqué ne pas avoir de position particulière à exprimer sur la controverse. Lors d’une conférence de presse, les membres du jury de la compétition ont néanmoins été interrogés sur cette affaire. Le président du jury, le réalisateur chinois Zhang Yimou, qui n’avait pas vu le film, a rappelé que la création relevait de la création et que les spectateurs pouvaient interpréter une œuvre de différentes manières. La cinéaste sud-coréenne July Jung a, quant à elle, souligné que les réalisateurs devaient assumer la responsabilité de leurs œuvres et accepter aussi bien les éloges que les critiques, tout en reconnaissant son malaise face à l’ampleur de la réaction.
À Busan, des festivaliers partagés
Parmi les visiteurs du festival, les réactions témoignent de la complexité du débat. Un étudiant d’une vingtaine d’années venu de Séoul, qui avait vu le film, explique ne pas avoir particulièrement réfléchi à la controverse dans un premier temps. C’est en découvrant les réactions suscitées par sa sortie qu’il a pris conscience de la diversité des sensibilités autour de cet épisode. Il estime également comprendre pourquoi cette tragédie n’avait jusqu’alors jamais fait l’objet d’un film de cette ampleur.
Venu à Busan pour découvrir plusieurs œuvres, notamment Look Back de Hirokazu Kore-eda, il salue par ailleurs la capacité du festival à s’adapter aux évolutions du cinéma mondial. L’édition 2026 a en effet renforcé sa place accordée à l’animation, un secteur dont le succès international ne cesse de progresser.
Une spectatrice d’une quarantaine d’années, elle aussi venue avec des amis, défend la liberté de création. Elle considère que le film doit être apprécié comme une œuvre dramatique, tout en reconnaissant la sensibilité du sujet. Selon elle, l’histoire met davantage l’accent sur les conséquences de l’attentat, la violence et l’autoritarisme de l’époque que sur l’événement lui-même. Si elle respecte les personnes qui désapprouvent le long métrage, elle juge les menaces contre les acteurs disproportionnées.
Le regard des habitants plus âgés de Busan est parfois plus ambivalent. Des hommes d’une soixantaine avancée ou d’une soixantaine-dix ans rencontrés près de l’espace de projection en plein air rappellent que l’incident demeure un souvenir douloureux. Tout en reconnaissant l’importance de la liberté d’expression, ils éprouvent un certain malaise à l’idée de voir cette mémoire transformée en divertissement. Certains souhaitent que les cinéastes abordant l’histoire récente observent des limites et fassent preuve de considération envers ceux qui ont vécu les événements.
Ils expriment néanmoins leur soutien au festival et espèrent que celui-ci continuera à attirer des visiteurs dans la ville. À l’inverse, plusieurs touristes étrangers disent ne pas avoir entendu parler de la polémique : ils sont venus à Busan pour découvrir une manifestation qu’ils connaissent comme l’un des grands rendez-vous cinématographiques d’Asie.
La liberté artistique face à la mémoire collective
L’affaire The Assassin(s) met en lumière une question récurrente du cinéma historique : jusqu’où la fiction peut-elle interpréter des événements réels, particulièrement lorsque ceux-ci restent profondément ancrés dans la mémoire collective ? Entre exigence de rigueur historique, liberté d’invention et respect des victimes, les frontières ne sont pas toujours simples à définir.

Le débat ne se limite donc pas à la fidélité d’une reconstitution. Il concerne aussi le droit des artistes à explorer des zones d’ombre, la responsabilité des producteurs et des réalisateurs, ainsi que la manière dont une société transmet son histoire aux générations suivantes. Les critiques d’une œuvre peuvent légitimement s’exprimer, mais les menaces contre les artistes posent une question distincte, celle de la liberté de création et de la sécurité des personnes.
Le 31e Festival international du film de Busan se poursuit jusqu’au 15 octobre 2026 au Busan Cinema Center et dans plusieurs lieux de la ville. Malgré les tensions suscitées par le film, le festival reste un espace de rencontre entre les œuvres, les cinéastes et le public, mais aussi un lieu où le cinéma révèle les débats qui traversent la société sud-coréenne.
Fiche technique complète
- Titre international : The Assassin(s)
- Titre original : 암살자들 (Amsalja-deul)
- Année : 2026
- Pays : Corée du Sud
- Genre : thriller historique, policier, drame
- Réalisation : Hur Jin-ho
- Scénario : Gwon Gi-jun et Lee Ji-min
- Adaptation et travail éditorial du scénario : Shin Joon-ho
- Photographie : Lee Mo-gae
- Musique : Cho Seong-woo
- Production : Hive Media Corp.
- Producteur : Kim Won-kuk
- Distribution en Corée du Sud : Hive Media Corp.
- Durée : environ 130 minutes
- Langue : coréen
- Date de sortie en Corée du Sud : 23 septembre 2026
- Présentation internationale : Festival international du film de Toronto 2026
- Festival de Busan : 31e édition, du 6 au 15 octobre 2026
- Casting principal : Yoo Hae-jin, Park Hae-il, Lee Min-ho
- Distribution complémentaire : Bae Sung-woo, Kim Dae-myung, Ryu Hye-young, Shim Eun-kyung, Park Ji-hwan, Park Hoon, Park Hae-joon, Ryu Kyung-soo, Park Sung-hoon, Chang Ryul, Uhm Ji-won, Shin Hyun-bin, Oh Jung-se et Jung Woo-sung.
The Assassin(s) s’impose ainsi comme l’un des films les plus discutés de cette édition du BIFF. Au-delà de son intrigue policière, il rappelle que le cinéma peut devenir un lieu de confrontation entre mémoire historique, interprétations politiques et liberté artistique, particulièrement lorsque les événements représentés continuent de diviser la société.
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