Avec « Fais-moi un signe » (Boku ga ikiteru, futatsu no sekai), la réalisatrice japonaise Mipo O signe un film profondément humain sur la famille, la différence et la construction de soi. Porté par Ryô Yoshizawa, ce long métrage aborde un sujet encore peu représenté au cinéma : le quotidien des enfants entendants qui grandissent auprès de parents sourds et doivent apprendre à évoluer entre deux univers, celui du silence et celui des mots.

Adapté du récit autobiographique de Dai Igarashi, le film explore avec délicatesse les relations familiales, les difficultés de communication et le regard parfois excluant de la société. Une histoire intime qui dépasse rapidement son sujet initial pour interroger notre manière de comprendre les autres et de trouver notre place dans le monde.
Un récit initiatique entre deux univers
Le film suit Dai Igarashi, un garçon entendant né de deux parents sourds. Durant sa petite enfance, il ne perçoit aucune différence entre sa famille et celles de ses camarades. À la maison, les échanges se font naturellement par la langue des signes japonaise, les expressions du visage et les gestes. Ses parents lui offrent un environnement chaleureux dans lequel l’amour et la complicité ne connaissent aucune barrière.
Mais en grandissant, Dai prend progressivement conscience de la particularité de sa situation. À l’extérieur du foyer, il découvre que le monde fonctionne selon d’autres règles, largement dominées par la communication orale. Les difficultés rencontrées par ses parents dans leurs relations avec les personnes entendantes deviennent alors plus visibles. À l’école, dans ses relations avec les autres enfants et au fil des situations du quotidien, le jeune garçon commence à ressentir le poids du regard extérieur. Il comprend qu’il occupe une place particulière : celle d’un enfant qui entend et parle, mais qui appartient également à un univers familial où la communication repose sur les signes.
Peu à peu, il se retrouve à endosser un rôle qui dépasse parfois celui d’un enfant. Il doit aider ses parents à communiquer avec leur environnement, servir d’intermédiaire et faire face à des situations dont il ne mesure pas toujours les implications. Une responsabilité qui peut être source de fierté, mais aussi de gêne, de fatigue et de frustration. À mesure qu’il avance dans la vie, Dai éprouve des sentiments contradictoires. Il aime profondément ses parents et reste attaché à leur univers, mais ressent également le besoin de s’en détacher pour construire sa propre identité. Comment trouver sa place entre deux mondes sans avoir le sentiment de trahir l’un ou l’autre ? C’est autour de cette question que se construit progressivement son parcours.

De l’enfance à l’âge adulte, le film accompagne cette évolution et montre comment Dai apprend à accepter son histoire familiale, à comprendre les difficultés de ses parents et à faire de cette double appartenance une véritable richesse personnelle. Au-delà du portrait d’une famille, « Fais-moi un signe » raconte ainsi le cheminement d’un homme qui doit apprendre à faire coexister deux formes de communication, deux expériences du monde et deux façons d’appréhender les relations humaines.
Le long métrage est adapté de l’essai autobiographique de Dai Igarashi, intitulé Boku ga ikiteru, futatsu no sekai, que l’on pourrait traduire par « Les deux mondes dans lesquels je vis ».
Mipo O, une réalisatrice attentive aux fragilités humaines
Derrière la caméra, on retrouve Mipo O, cinéaste japonaise née en 1977 dans la préfecture de Mie. Issue de la communauté coréenne zainichi, elle s’intéresse régulièrement aux personnages confrontés aux différences sociales, aux difficultés d’intégration et aux normes imposées par leur environnement.
Après avoir commencé sa carrière comme scripte, elle s’est progressivement imposée dans le paysage cinématographique japonais grâce à des œuvres qui privilégient l’observation des individus et la complexité des relations humaines.
Son film The Light Shines Only There, réalisé en 2014, lui a notamment apporté une reconnaissance internationale en remportant le prix de la meilleure réalisation au Festival des films du monde de Montréal. L’œuvre avait également été sélectionnée pour représenter le Japon dans la course aux Oscars. Elle a ensuite réalisé Being Good en 2015, un autre long métrage consacré aux rapports humains et aux fragilités de l’enfance.
Avec « Fais-moi un signe », Mipo O poursuit cette exploration des personnes qui ne trouvent pas toujours leur place dans les cadres sociaux habituels. Le projet possède également une dimension personnelle pour la cinéaste, sensibilisée à la surdité au sein de son entourage familial. Pour préparer le film, elle a pris le temps de rencontrer Dai Igarashi et de recueillir son témoignage, tout en échangeant avec d’autres personnes ayant grandi auprès de parents sourds. Cette démarche se retrouve dans une réalisation qui privilégie l’authenticité des situations et la justesse des émotions plutôt que les effets dramatiques.

Le choix d’une narration chronologique, de la petite enfance à l’âge adulte, permet de suivre les transformations du personnage et de montrer comment son rapport à sa famille et à la société évolue au fil des années.
Un casting marqué par l’authenticité
Le film s’appuie sur une distribution particulièrement intéressante, avec un choix de représentation important : les rôles des deux parents sourds sont interprétés par des comédiens eux-mêmes sourds.
- Ryô Yoshizawa incarne Dai Igarashi à l’âge adulte. Acteur particulièrement apprécié au Japon, il est connu pour ses nombreux rôles au cinéma et à la télévision. Il porte ici l’essentiel du rôle du personnage principal.
- Akiko Oshidari interprète Akiko Igarashi, la mère de Dai.
- Akito Imai joue Yosuke Igarashi, son père.
- Denden incarne Yasuo Suzuki.
- Setsuko Karasuma interprète Hiroko Suzuki.
- Yûsuke Santamaria joue Yukihiko Kawai.
- Tetta Shimada incarne Dai durant son enfance.
La présence d’Akiko Oshidari et d’Akito Imai constitue un choix artistique fort. Plutôt que de confier les rôles à des acteurs entendants amenés à reproduire la surdité, Mipo O privilégie des interprètes directement concernés par cette expérience.
La production a également fait appel à des spécialistes de la langue des signes japonaise afin de garantir la justesse des échanges et des gestes. Le film accorde une place particulière aux expressions du visage, aux regards et aux silences, qui deviennent autant de moyens de communication.
Un film sur la différence, mais surtout sur l’amour familial
L’intérêt de « Fais-moi un signe » réside dans sa manière d’aborder la surdité sans réduire ses personnages à leur handicap. Le film ne cherche pas simplement à montrer les difficultés quotidiennes d’une famille confrontée à un monde peu adapté à ses besoins. Il s’intéresse avant tout à la manière dont une famille construit ses propres repères, ses habitudes et son langage.

La question des CODA (Children of Deaf Adults), ces enfants entendants élevés par des parents sourds, constitue un sujet particulièrement riche. Ces enfants grandissent avec une double expérience culturelle et peuvent être amenés à assumer très tôt des responsabilités de traduction et de médiation. Leur parcours soulève des questions essentielles sur l’identité, l’autonomie et la place de chacun au sein de la famille.
La force du récit tient également à ses contradictions. Aimer ses parents ne signifie pas toujours comprendre leurs difficultés, accepter toutes les responsabilités qui en découlent ou renoncer à sa propre liberté. C’est précisément cette complexité qui donne au parcours de Dai sa dimension universelle.

Le choix de Mipo O de raconter cette histoire sur plusieurs décennies apporte une profondeur supplémentaire au récit. La différence n’est pas vécue de la même manière à cinq, quinze ou vingt-huit ans. Ce qui paraît naturel durant l’enfance peut devenir une source de questionnement à l’adolescence, avant de se transformer en un élément essentiel de son identité à l’âge adulte.
Sur le plan cinématographique, le recours à la langue des signes, aux expressions du visage et aux silences offre de belles possibilités de mise en scène. Le regard devient un véritable outil de communication et le spectateur est invité à porter une attention différente aux gestes et aux attitudes.
« Fais-moi un signe » s’annonce ainsi comme une œuvre sensible et profondément humaine, qui dépasse largement le seul sujet de la surdité. C’est avant tout une histoire de transmission, d’émancipation et d’amour filial. Un film qui rappelle que les différences ne constituent pas nécessairement des obstacles à la compréhension mutuelle et que les liens familiaux peuvent se construire bien au-delà des mots.
Un récit intimiste qui pourrait toucher un public bien plus large que celui des seuls amateurs de cinéma japonais, tant les questions qu’il soulève appartiennent à notre expérience commune des relations familiales.
Fiche technique complète
Fais-moi un signe (Boku ga ikiteru, futatsu no sekai – Living in Two Worlds)
- Titre français : Fais-moi un signe
- Titre original : Boku ga ikiteru, futatsu no sekai
- Titre international : Living in Two Worlds
- Réalisation : Mipo O
- Scénario : Takehiko Minato
- Œuvre originale : Récit autobiographique de Dai Igarashi
- Sociétés de production : GAGA Corporation, Wonder Laboratory, Hakuhodo DY Music & Pictures, West Japan Marketing Communications, AMUSE et Higashi Nippon Broadcasting
- Production : Yoshiya Nagasawa
- Coproduction : Jun Takahashi
- Casting : Rioko Kanbayashi
- Musique originale : Takuto Tanaka
- Photographie : Hajime Tanaka
- Montage : Hanako Tabata
- Direction artistique : Shinpei Inoue
- Effets visuels : Makoto Hoashi
- Pays de production : Japon
- Année de production : 2024
- Genre : Drame familial
- Durée : 105 minutes
- Langue originale : Japonais
- Format : Couleur
- Sortie au Japon : 20 septembre 2024
- Sortie en France : 18 novembre 2026
- Distribution française : Art House Films
- Classification : Tous publics
Distribution principale :
- Ryô Yoshizawa : Dai Igarashi adulte
- Tetta Shimada : Dai Igarashi enfant
- Akiko Oshidari : Akiko Igarashi
- Akito Imai : Yosuke Igarashi
- Denden : Yasuo Suzuki
- Setsuko Karasuma : Hiroko Suzuki
- Yûsuke Santamaria : Yukihiko Kawai

Avec ce long métrage, Mipo O propose une réflexion touchante sur la famille, la différence et la difficulté de grandir entre deux univers. « Fais-moi un signe » est une invitation à regarder autrement celles et ceux qui ne communiquent pas comme nous, mais qui partagent les mêmes émotions, les mêmes besoins d’amour et le même désir d’être compris.
Un film japonais à découvrir en salles à partir du 18 novembre 2026.
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