Avec Plastic Beauty, une série qui explore sans détour l’industrie de la chirurgie esthétique au Japon, Netflix affirme sa volonté de renouveler les codes de la fiction japonaise. Depuis son arrivée sur le marché japonais en 2015, la plateforme développe des productions ambitieuses, capables d’aborder des sujets sensibles et de bousculer certaines conventions sociales. Mais derrière cette liberté éditoriale se dessine un autre enjeu : transformer durablement les méthodes de production d’une industrie audiovisuelle encore confrontée à des contraintes humaines et structurelles.
Plastic Beauty, au-delà des apparences
Lancée le 17 septembre, Plastic Beauty s’intéresse à la chirurgie esthétique, à ses motivations et aux normes de beauté qui façonnent la société japonaise. En huit épisodes, la série met en scène les tensions entre les interventions médicales motivées par des raisons de santé et celles qui répondent au désir de modifier son apparence. Portée par Mayu Matsuoka et Riisa Naka, elle propose un regard nuancé sur un secteur souvent abordé à travers des jugements moraux ou des oppositions simplistes.

La série examine notamment la manière dont les différentes générations appréhendent la beauté, le regard des autres et les transformations physiques. Plutôt que de condamner ou de défendre la chirurgie esthétique, elle invite les spectateurs à interroger leurs propres représentations et les pressions exercées sur les individus.
Pour Yuki Saito, le réalisateur, l’objectif était précisément de replacer cette question dans son contexte japonais et d’explorer la diversité des points de vue. La chirurgie esthétique existe partout dans le monde, mais ses significations sociales et culturelles varient selon les pays et les générations.
Shin Takahashi, responsable des contenus chez Netflix Japan et producteur exécutif de la série, défend une ambition plus large : raconter des histoires encore peu représentées à l’écran. Le succès international de Plastic Beauty, qui s’est hissée à la deuxième place du classement mondial des séries non anglophones de Netflix à son meilleur niveau, illustre le potentiel de ces récits ancrés dans des réalités locales.
Une nouvelle génération de fictions japonaises
Depuis son implantation au Japon, Netflix cherche à élargir les possibilités de la fiction nationale. Son ambition consiste à proposer des œuvres qui ne se limitent pas aux formats et aux sujets traditionnellement privilégiés par les chaînes de télévision généralistes.
Les productions japonaises de la plateforme explorent ainsi des univers variés, du drame social aux histoires sentimentales, en passant par les récits criminels, les adaptations de mangas et les programmes de divertissement. Cette diversité permet de toucher des publics différents tout en mettant en valeur les spécificités culturelles du pays.

Avec Plastic Beauty, Netflix s’attaque aux normes esthétiques et aux tabous sociaux. La série S&X, consacrée aux questions liées à la sexualité et à la thérapie sexuelle, témoigne également de cette volonté d’aborder des thèmes encore délicats dans l’espace public japonais. Ces productions ne cherchent pas nécessairement à provoquer, mais à ouvrir un espace de discussion autour de réalités parfois peu visibles dans les fictions traditionnelles.

Cette stratégie repose sur un principe défendu par Yuki Saito : plutôt que de fabriquer artificiellement des histoires destinées à séduire le marché international, il est plus intéressant d’observer ce qui se passe réellement dans la société japonaise contemporaine. Les préoccupations quotidiennes, les évolutions des mentalités et les contradictions sociales deviennent ainsi la matière première de récits susceptibles de trouver un écho bien au-delà de l’archipel.

Netflix entend également se distinguer par les moyens accordés aux productions. Des budgets plus importants, des calendriers de tournage plus longs et davantage de temps consacré à la postproduction offrent aux équipes la possibilité de travailler dans des conditions différentes de celles auxquelles elles sont habituées dans une partie de l’industrie télévisuelle japonaise.
Briser les tabous, un défi pour la télévision traditionnelle
Cette liberté éditoriale contraste avec les contraintes auxquelles restent confrontées de nombreuses chaînes japonaises. Les diffuseurs traditionnels doivent tenir compte des attentes de leurs annonceurs, ce qui peut les inciter à éviter les sujets jugés trop controversés. La sexualité, la chirurgie esthétique et certaines questions sociales demeurent des thèmes sensibles, susceptibles de susciter des réactions négatives.

Yuki Saito estime que la société japonaise tend parfois à mettre de côté les sujets inconfortables plutôt qu’à les examiner ouvertement. Selon lui, l’une des forces de Netflix réside dans sa capacité à accueillir des formes d’expression qui trouveraient difficilement leur place à la télévision généraliste.

La plateforme ne dispose toutefois pas d’une recette unique pour sélectionner ses projets. Shin Takahashi explique que les équipes évaluent les propositions au cas par cas, en s’interrogeant notamment sur leur ancrage local et sur leur capacité à raconter une histoire encore inédite.
L’enjeu consiste donc à trouver un équilibre entre des œuvres originales, profondément japonaises, et une programmation suffisamment diversifiée pour répondre aux attentes d’un public mondial. Cette approche permet à Netflix de miser sur des histoires singulières sans les réduire à des produits culturels conçus exclusivement pour l’exportation.
Des conditions de production en évolution
L’influence de Netflix ne se limite pas aux scénarios. La plateforme contribue également à faire évoluer les pratiques professionnelles au sein de l’audiovisuel japonais.
Elle propose notamment des formations destinées aux équipes de production, portant sur la communication, la prévention du harcèlement, la gestion du stress, le leadership, le travail collectif et le développement des compétences. L’objectif est d’améliorer l’organisation des tournages et de favoriser des environnements de travail plus sûrs.
La question de l’intimité sur les plateaux constitue un autre domaine d’évolution. En 2021, le film japonais Ride or Die a été présenté par Netflix comme la première production cinématographique japonaise à avoir recours à un coordinateur d’intimité. Ces professionnels encadrent les scènes de nudité ou de sexualité simulée, veillent au respect des limites fixées par les interprètes et contribuent à organiser ces séquences dans un cadre clairement défini.
Cette pratique, désormais plus courante dans certaines productions internationales, reste encore loin d’être systématique au Japon. Des productions Netflix, dont Plastic Beauty, ont néanmoins fait appel à des coordinatrices d’intimité formées et certifiées, comme Chiho Asada et Momo Nishiyama.
Pour les réalisateurs, les moyens supplémentaires représentent également une évolution importante. Yuki Saito souligne qu’une série Netflix permet de préparer, de tourner et de finaliser une œuvre dans des délais et avec des budgets généralement plus confortables que ceux de nombreuses productions télévisuelles japonaises. Cette organisation offre davantage de possibilités sur le plan artistique, même si elle exige aussi de savoir gérer un processus de fabrication plus long.
Le manque de professionnels, un frein à la croissance
Ces avancées ne règlent cependant pas l’un des problèmes majeurs du secteur japonais : le manque de personnel qualifié.
L’augmentation du nombre de productions commandées par les plateformes et l’allongement des tournages accentuent la pression sur les équipes disponibles. Les techniciens spécialisés — éclairagistes, ingénieurs du son, machinistes et autres professionnels travaillant en coulisses — sont particulièrement concernés.
Cette pénurie peut également compliquer les coproductions internationales. La production finno-japonaise Blood and Sweat, évoquée par des professionnels lors de TIFFCOM en 2025, a notamment mis en lumière les difficultés liées à la disponibilité des équipes et au manque de personnel anglophone, avec des conséquences sur les budgets et les calendriers.
Pour plusieurs producteurs, le développement de formations pratiques et de parcours d’apprentissage est devenu indispensable. L’industrie doit renforcer ses compétences et former de nouveaux professionnels si elle souhaite répondre à la demande croissante des plateformes et accueillir davantage de projets internationaux.

La question dépasse donc les moyens financiers d’un diffuseur. Même avec des budgets plus généreux, les productions se heurtent aux limites d’un secteur dont les ressources humaines ne progressent pas nécessairement au même rythme que les commandes.

Les coproductions apparaissent dès lors comme une piste importante pour mutualiser les compétences, les moyens techniques et les expériences. Elles supposent toutefois de mieux préparer les collaborations entre équipes aux habitudes de travail et aux cultures professionnelles différentes.
L’avenir de la fiction japonaise se jouera aussi localement
L’expérience de Netflix soulève une question essentielle pour l’avenir de la télévision japonaise : les méthodes de production et les ambitions artistiques développées pour les plateformes peuvent-elles progressivement influencer l’ensemble du secteur ?
Les moyens financiers, la liberté éditoriale et les nouvelles pratiques professionnelles constituent des leviers importants, mais leur portée dépendra de la capacité de l’industrie à former davantage de techniciens, à améliorer les conditions de travail et à offrir une place plus grande aux projets atypiques.
Avec Plastic Beauty, Netflix illustre en tout cas une orientation claire : faire de la société japonaise contemporaine le point de départ d’histoires qui interrogent, divisent parfois et invitent à la discussion. La plateforme entend ainsi renforcer la visibilité internationale de la création japonaise sans lui imposer de renoncer à ses particularités.
Pour Yuki Saito, plus une plateforme est internationale, plus la perspective locale devient importante. Une conviction qui résume la stratégie de Netflix Japan : la meilleure manière de toucher le monde n’est pas nécessairement de chercher à lui plaire à tout prix, mais de raconter avec justesse des histoires profondément ancrées dans le Japon d’aujourd’hui.
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