Avec Dora, la réalisatrice sud-coréenne July Jung explore les zones les plus troubles du désir, les fragilités psychologiques et les relations humaines sous tension. Présenté à la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes 2026, puis au 31e Festival international du film de Busan (BIFF), ce drame porté par l’actrice Kim Do-yeon et la comédienne japonaise Sakura Ando s’intéresse à une jeune femme dont la souffrance intérieure se manifeste jusque dans sa peau. Une œuvre singulière qui interroge les frontières entre le corps et l’esprit, l’attachement et la dépendance, la douleur et le désir.

Entre malaise familial et éveil du désir
Dora, dix-huit ans, souffre d’une affection cutanée d’origine psychogène qui se traduit par de violentes éruptions. Incapable de fréquenter normalement l’école, elle vit avec une hypersensibilité qui complique ses relations avec les autres. Son corps semble réagir aux émotions et aux tensions qui l’entourent, donnant une expression visible à ce qu’elle peine à formuler.
Pour échapper quelque temps à la pression de Séoul, sa famille rejoint sa maison de vacances à Namhae, sur la côte sud de la Corée. Son père, Sang-hun, est épuisé par le travail et souffre d’une maladie chronique. Sa mère, Do-yeon, accaparée par ses obligations professionnelles, porte également le poids des tensions conjugales. Elle soupçonne son mari d’entretenir une liaison avec Jea-hee, l’épouse de Yeon-su, un ami de longue date de Sang-hun et artiste peintre installé dans la région.
Les deux familles se retrouvent ainsi sous le même toit, avec les enfants jumeaux de Yeon-su et Jea-hee. Mais cette parenthèse estivale, imaginée comme un temps de repos, fait progressivement émerger des sentiments contradictoires. Après une confrontation avec Dora au sujet de ses soupçons, Do-yeon repart pour Séoul. Son absence modifie les équilibres familiaux : l’atmosphère paraît s’apaiser, tandis que Dora découvre une forme d’autonomie.
La jeune fille se rapproche alors de Tae-ho, un garçon venu travailler temporairement dans la région. Cette rencontre éveille en elle des sentiments nouveaux, mêlés d’attirance et d’appréhension. En prenant soin de son père et en nouant des liens avec l’entourage de Yeon-su, Dora commence à croire qu’elle a enfin trouvé sa place. Elle se sent notamment comprise par Jea-hee, dont elle apprend qu’elle a elle-même traversé des épreuves traumatiques.
Cette relation prend une importance particulière pour Dora, qui admire la force de cette femme et se reconnaît dans sa capacité à surmonter la souffrance. Mais cette confiance vacille brutalement lorsqu’elle découvre Sang-hun et Jea-hee ensemble au lit.
Cette révélation fait voler en éclats l’équilibre fragile que Dora avait commencé à construire. Le film s’attache alors aux répercussions psychologiques de cette découverte, aux secrets qui traversent les relations familiales et à la manière dont le désir peut bouleverser des existences déjà fragilisées.
July Jung, une cinéaste attentive aux fractures sociales et intimes
Scénariste et réalisatrice sud-coréenne, July Jung s’est imposée avec un cinéma qui examine les rapports de pouvoir, les traumatismes et les mécanismes d’exclusion. Son premier long métrage, A Girl at My Door (2014), présenté dans la section Un certain regard à Cannes, abordait déjà la vulnérabilité et les violences dissimulées derrière les apparences. En 2022, About Kim Sohee, également connu sous le titre Next Sohee, explorait les conséquences humaines d’un système professionnel déshumanisant.
Avec Dora, la cinéaste poursuit cette recherche en se concentrant sur l’intimité psychologique et les contradictions du désir. Son approche se distingue par son refus des explications simplistes. Plutôt que de présenter son héroïne comme une simple victime de son environnement, elle observe les ambiguïtés de ses émotions, ses contradictions et les transformations qui accompagnent son passage à l’âge adulte.
Le corps de Dora occupe une place centrale dans cette démarche. Les manifestations cutanées deviennent un langage à part entière, révélant les tensions que les personnages ne parviennent pas toujours à exprimer. La cinéaste interroge ainsi la séparation entre souffrance physique et douleur psychique, mais aussi la manière dont le regard des autres façonne l’identité.
Un casting porté par Kim Do-yeon et Sakura Ando
Kim Do-yeon — Dora

L’actrice sud-coréenne Kim Do-yeon incarne le personnage principal, une jeune femme dont l’hypersensibilité se manifeste aussi bien dans son rapport au monde que dans les réactions de son corps. Le rôle exige une interprétation physique et émotionnelle particulièrement nuancée. Dora demeure difficile à saisir, partagée entre fragilité, désir d’émancipation et attirance pour des relations complexes. Sa trajectoire constitue le cœur émotionnel du film.
Sakura Ando — Nami

Figure majeure du cinéma japonais contemporain, Sakura Ando est notamment connue pour Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda, Palme d’or à Cannes en 2018, ainsi que pour Monster (2023), du même réalisateur. Dans Dora, elle interprète Nami, une femme japonaise confrontée à la maladie et aux blessures de son passé. Sa relation avec la jeune héroïne apporte au récit une dimension affective troublante, entre identification, fascination et désir de rapprochement.
Song Sae-byeok — Yeon-su

Acteur sud-coréen de cinéma et de télévision, Song Sae-byeok prête ses traits à Yeon-su, peintre et ami de longue date de Sang-hun. Sa présence participe à la construction d’un univers familial où les liens affectifs et les intérêts personnels se révèlent progressivement plus ambigus qu’ils n’en ont l’air.
Choi Won-young — Sang-hun
Acteur sud-coréen connu pour ses nombreux rôles au cinéma et dans les séries télévisées, notamment Sky Castle et Mystic Pop-up Bar, Choi Won-young incarne le père de Dora. Fragilisé par une maladie liée au surmenage, Sang-hun se trouve au cœur des tensions conjugales qui bouleversent la vie de sa fille.
Une œuvre sur le corps, le désir et la vulnérabilité
Avec Dora, July Jung poursuit une réflexion sur les mécanismes de la souffrance et les rapports complexes entre les individus. La maladie de l’héroïne n’est pas seulement un élément dramatique : elle matérialise les émotions, les angoisses et les tensions qui traversent son existence.
Le film s’intéresse également à une période charnière, celle où une jeune femme cherche à construire sa propre identité tout en restant dépendante du regard et de l’affection d’autrui. L’attachement de Dora à Nami, en particulier, échappe aux catégories simples. La fascination qu’elle éprouve pour cette femme se nourrit autant de l’admiration que de la reconnaissance d’une douleur partagée.
La mise en scène privilégie les zones d’incertitude et les mouvements intérieurs. Croissance et régression, attirance et malaise, apaisement et débordement émotionnel se succèdent sans nécessairement trouver de résolution immédiate. Cette approche donne au film une tonalité à la fois intime et dérangeante, fidèle à l’univers de la réalisatrice.
Fiche technique
- Titre : Dora
- Titre original : Dora
- Année : 2026
- Réalisation et scénario : July Jung
- Genre : drame psychologique
- Durée : environ 137 minutes
- Pays de production : Corée du Sud, France et Luxembourg
- Langue originale : coréen
- Photographie : Irina Lubtchansky
- Montage : Han Mi-yeon
- Musique : Jang Young-gyu et Choi Tae-hyun
- Décors : Lee Mokwon
- Son : Thomas Besson
- Production : Redpeter Films
- Coproduction : The French Connection, Les Films Fauves, Arte France Cinéma et Humorous Film
- Ventes internationales : Finecut
- Distribution française : Les Films du Losange
- Principales interprétations : Kim Do-yeon, Sakura Ando, Song Sae-byeok et Choi Won-young
- Sélections : Quinzaine des cinéastes, Festival de Cannes 2026 ; Gala Presentation, Festival international du film de Busan 2026.
« Dora », un regard singulier sur la jeunesse contemporaine
En choisissant une héroïne dont le corps semble traduire les mouvements les plus secrets de l’esprit, July Jung signe un film qui dépasse le cadre du drame familial. Dora questionne notre manière de percevoir la souffrance, la difficulté de se construire et la frontière parfois incertaine entre le besoin d’amour et la fascination pour ce qui nous fait mal.
La rencontre entre le cinéma sud-coréen de July Jung et l’interprétation de Sakura Ando donne également au film une dimension internationale, à l’image de cette coproduction qui fait dialoguer plusieurs industries cinématographiques asiatiques et européennes.
Présenté à Busan après son passage à Cannes, Dora confirme l’intérêt de July Jung pour les personnages féminins complexes et les récits qui refusent les réponses toutes faites. Un film exigeant qui invite à regarder autrement les liens entre le corps, les émotions et les secrets que chacun porte en soi.
© 2026 (SL75)




