Le cinéma japonais contemporain s’intéresse de plus en plus aux vies invisibles et aux existences en marge. Avec « Ghost of Ueno », le réalisateur chinois Qi Wang signe un drame intimiste qui prend pour décor le quartier d’Ueno, à Tokyo, et s’intéresse à ceux que la société laisse parfois disparaître dans l’indifférence.

Écrit à partir d’un scénario original cosigné par le cinéaste américano-asiatique Wayne Wang, déjà réalisateur de While the Women Are Sleeping (2016), le film s’inscrit dans une évolution intéressante du regard étranger porté sur le Japon. À l’image de Perfect Days de Wim Wenders, qui avait confié le rôle principal à Koji Yakusho, Ghost of Ueno choisit de placer des personnages japonais au cœur de son récit.

L’histoire débute lorsqu’une travailleuse sociale, Satsuki, interprétée par Mugi Kadowaki, se rend dans le parc d’Ueno pour récupérer les affaires d’un homme sans domicile, Gojo, récemment décédé dans une tente bâchée. Sur place, elle rencontre Toshi, un homme sans-abri affirmant avoir connu le défunt. Celui-ci tente de récupérer les quelques biens laissés derrière lui.
Après un premier affrontement teinté d’humour, les deux personnages décident de régler leur différend au moyen d’un pakkuncho, un petit jeu japonais de papier servant notamment à tirer au sort. Mais leur confrontation va progressivement laisser place à une alliance inattendue. Intrigués par la personnalité de Gojo et par le journal intime qu’il a laissé derrière lui, Satsuki et Toshi entreprennent de retrouver son identité et de savoir s’il existe une famille susceptible de récupérer sa dépouille.
Gojo devient alors une figure presque insaisissable, un homme dont l’existence semble se dérober à mesure que les deux enquêteurs avancent. Le film joue ainsi avec une tonalité singulière, oscillant entre comédie discrète, chronique sociale et réflexion sur la solitude.

Derrière cette histoire en apparence légère, « Ghost of Ueno » aborde pourtant des réalités beaucoup plus sombres : le sans-abrisme, les personnes disparues, les dépouilles non réclamées et, plus largement, tous ceux qui passent entre les mailles des structures sociales et familiales.
Le film évoque notamment le chiffre de 85 012 personnes portées disparues et 54 000 dépouilles non réclamées, donnant une dimension concrète à son propos. Ces données renvoient à une société japonaise confrontée à l’isolement croissant, à l’affaiblissement des liens familiaux et à la difficulté des organismes sociaux à répondre à toutes les situations de précarité. Qi Wang choisit toutefois de ne pas transformer son film en démonstration sociale. La mise en scène, proche par moments du documentaire, privilégie une approche contemplative et presque désinvolte. Les discussions, les déplacements et les rencontres successives construisent progressivement le portrait d’une société où les individus peuvent disparaître sans laisser de traces.

La relation entre Satsuki et Toshi constitue le véritable cœur du récit. Satsuki, professionnelle aguerrie mais profondément humaine, est interprétée avec sobriété par Mugi Kadowaki. Face à elle, Naoto Takenaka compose un Toshi chaleureux et malicieux, en retrait de ses habituelles extravagances comiques. Le contraste entre les deux acteurs donne au film une belle énergie, faite de chamailleries, de complicité et d’une solidarité qui se construit peu à peu.

Certaines pistes abordées par le scénario — les traumatismes collectifs, la réincarnation ou encore la possibilité que les morts continuent d’accompagner les vivants — élargissent parfois le propos jusqu’à lui faire perdre un peu de sa cohérence. Le film assume néanmoins cette dimension méditative et refuse les effets dramatiques faciles.
Le dénouement, qui ne cherche pas à produire une spectaculaire révélation finale, pourra surprendre. Mais il reste fidèle à l’esprit du film : les « fantômes » ne sont pas nécessairement des apparitions surnaturelles. Ils peuvent être ces hommes et ces femmes que l’on ne regarde plus, ces vies oubliées qui continuent pourtant d’exister autour de nous.

Avec son mélange de chronique sociale, d’humour discret et de mélancolie, « Ghost of Ueno » propose ainsi un regard sensible sur Tokyo et sur une réalité rarement montrée au cinéma : celle d’une société où la solitude peut conduire jusqu’à l’effacement de l’existence elle-même.
- « Le Fantôme de Ueno »
- Acteurs : Mugi Kadowaki, Kazuki Muramatsu, Shingo Ippongi, Hitoshi Hisa, Minoru Maehara, Takahiro Hirano, Shiho Sasaki, Yuko Teru, Iihime, Naoyuki Fernandez, Xinyan Yang, Riho Ikezaki, Fumiaki Harada, Naoto Takenaka
- Réalisateur : Wang Qi
- Scénario : Li Yang, Wang Qi, Wayne Wang
- Musique : Junichi Matsumoto
- Production : Koji Hoshino, Kim Kyung-hoon, Eri Maruyama, Chen Lili
- Producteurs : Tatsuhiko Hirata, Soichiro Koga, Huang Yue
- Producteurs associés : Duan Lian, Zhang Yucheng
- Producteur délégué : Guo Yuhui
- Directeur de la photographie : Xiao Qiuyu
- Distribution: Nakachika
Sortie dans les salles au Japon le 08 août 2026
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