Cent ans après la tournée au Japon d’une équipe de jeunes joueurs autochtones de l’est de Taïwan, le baseball demeure l’un des héritages les plus durables de la période coloniale japonaise. D’un outil d’intégration mis en place par les autorités coloniales, ce sport est devenu un puissant vecteur d’échanges culturels et de rapprochement entre les deux sociétés.

Lorsque l’on observe une photographie sépia datant des années 1920, on distingue une équipe de jeunes joueurs portant fièrement un uniforme frappé du nom « Noko ». Sous leurs visages, leurs noms autochtones sont inscrits en katakana, le syllabaire japonais utilisé pour transcrire les mots étrangers. Derrière ce cliché se cache une page méconnue de l’histoire commune entre Taïwan et le Japon.

L’équipe Noko — également appelée Nenggao — est créée en 1923 à Hualien, sur la côte orientale de Taïwan, alors colonie japonaise depuis le traité de Shimonoseki de 1895. Composée majoritairement de jeunes Amis, l’un des principaux peuples autochtones de l’île, elle effectue en 1925 une tournée au Japon métropolitain. Son bilan sportif est honorable : trois victoires, quatre défaites et un match nul.
Selon la chercheuse Kyoko Matsuda, professeure à l’université Nanzan et spécialiste de cette équipe, cette initiative s’inscrivait dans la politique menée par le gouvernement général japonais de Taïwan. Les autorités coloniales voyaient dans le sport un moyen d’encadrer et d’éduquer les populations autochtones, tout en favorisant leur intégration dans l’empire japonais.
Le rêve de Koshien
L’histoire de Noko ne s’arrête pas à cette tournée. Dès 1926, trois de ses joueurs sont recrutés par le collège Heian de Kyoto — aujourd’hui lycée Ryukoku University Heian. Tous participeront au prestigieux tournoi national lycéen de Koshien, véritable institution au Japon, où les meilleurs établissements du pays s’affrontent chaque année depuis 1915. Ils contribuent ainsi aux fondations d’une école qui remportera par la suite plusieurs titres nationaux.

À plusieurs centaines de kilomètres de Hualien, dans la ville de Chiayi, un autre chapitre de cette histoire continue d’être célébré. Des monuments rappellent encore aujourd’hui l’épopée de l’équipe du lycée agricole et forestier de Chiayi, plus connue sous le nom de « Kano ».
En 1931, Kano crée la surprise en atteignant la finale du tournoi d’été de Koshien. Son effectif, exceptionnel pour l’époque, rassemble joueurs japonais, Han taïwanais et sportifs autochtones, symbolisant une diversité rarement observée sous la domination coloniale. Menée par le lanceur Wu Ming-chieh, l’équipe devient un symbole de persévérance et d’excellence.
Cette aventure sera portée à l’écran en 2014 dans le film taïwanais KANO, qui rencontre un important succès populaire. L’œuvre retrace les difficultés rencontrées par ces jeunes sportifs avant leur ascension vers les sommets du baseball scolaire japonais.
Un sport au cœur des tensions coloniales
Le parcours de Kano se déroule toutefois dans un contexte politique particulièrement tendu.
Un an auparavant, en 1930, éclate l’incident de Musha (ou révolte de Wushe), lorsque des membres du peuple Seediq se soulèvent contre les discriminations et les abus du pouvoir colonial japonais. La répression est extrêmement violente et marque durablement les relations entre les autorités et les populations autochtones.
L’historien américain Andrew D. Morris, dans son ouvrage Colonial Project: A History of Baseball in Taiwan, estime que le baseball a alors dépassé sa simple dimension sportive. Dans une société traversée par les inégalités coloniales, il devient un espace où s’expriment à la fois les ambitions individuelles, les aspirations collectives et les contradictions de la domination japonaise.
Un héritage toujours vivant
Près d’un siècle plus tard, cet héritage demeure particulièrement vivace.
L’université nationale de Chiayi, héritière de l’établissement Kano, possède toujours l’une des meilleures équipes universitaires de Taïwan. Son vice-capitaine, Chao Chia-cheng, lui-même issu d’un peuple autochtone, explique avoir découvert cette histoire grâce au film KANO.
« J’y ai appris qu’il ne faut jamais abandonner avant la dernière manche », confie-t-il, estimant ressentir une profonde proximité avec ces joueurs qui avaient hissé une équipe modeste jusqu’au plus haut niveau.
Cette relation sportive entre Taïwan et le Japon continue également de façonner les parcours des jeunes générations.


Li Wen-hsun en est une illustration. Formé au lycée Meishu Gakuen Hitachi, dans la préfecture d’Ibaraki, établissement réputé pour ses participations à Koshien, il a évolué comme quatrième frappeur avant d’être admis cette année à l’université de Tokyo, où il poursuit aujourd’hui sa carrière universitaire.
« Lorsque j’étais à l’école primaire, j’ai vu le film KANO. C’est à ce moment-là que je suis tombé amoureux du baseball », raconte-t-il. « Mon rêve est désormais de jouer un jour dans le championnat professionnel japonais et de contribuer au développement du baseball asiatique. »
Une passerelle entre deux rives
En 2024, Taïwan a remporté pour la première fois de son histoire le tournoi international WBSC Premier12, consacrant plusieurs décennies de progression au plus haut niveau mondial. Ce succès illustre la place centrale qu’occupe aujourd’hui le baseball dans l’identité sportive taïwanaise.


Cent ans après la tournée des jeunes joueurs autochtones de Noko au Japon, les échanges entre les deux pays se poursuivent au rythme des compétitions, des formations universitaires et des carrières professionnelles. Né dans le contexte complexe de la colonisation, le baseball est progressivement devenu un langage commun reliant deux sociétés dont les liens historiques restent profonds.
Au-delà des victoires et des trophées, ce sport continue de transmettre une mémoire partagée, où se mêlent héritage colonial, réconciliation et passion du jeu.
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