Plongeuse en apnée depuis quatre décennies, Sung Jung-hee incarne un savoir-faire ancestral qui associe préservation des océans, solidarité communautaire et place des femmes dans les sociétés côtières. L’Organisation des Nations unies salue aujourd’hui son engagement en faveur d’une pêche durable et de la vie rurale.

Lorsque Sung Jung-hee plonge dans les eaux froides de la côte orientale de la Corée du Sud, elle n’emporte aucun équipement respiratoire. Un simple masque, une ceinture de plomb et l’expérience acquise au fil de quarante années de pratique lui permettent de récolter à la main les ressources des fonds marins. Ce métier exigeant, transmis de génération en génération, vient de lui valoir une reconnaissance internationale.
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a distingué Sung Jung-hee parmi cent femmes du monde entier pour leur contribution aux systèmes alimentaires et à la vie rurale. Cette sélection, organisée à l’occasion de l’Année internationale des agricultrices, met à l’honneur des femmes qui participent à la transformation durable des filières agricoles, alimentaires et maritimes. Choisie parmi près de 600 candidatures présentées par les États membres, Sung Jung-hee est la seule représentante sud-coréenne de cette promotion.

À la tête de la communauté de pêcheurs de Guryongpo et présidente de l’Association des haenyeo de la province du Gyeongsang du Nord, elle consacre également une partie de son activité à l’amélioration des conditions de travail des plongeuses, au développement des dispositifs d’aide sociale et à la reconnaissance du rôle des femmes dans les métiers du littoral.
Les haenyeo, une histoire séculaire au cœur de la culture coréenne
Le parcours de Sung Jung-hee met en lumière les haenyeo, ces plongeuses en apnée emblématiques de la Corée, dont la tradition est particulièrement associée à l’île de Jeju. Si cette pratique s’est développée au fil des siècles sur cette île méridionale, elle s’est également étendue à d’autres zones du littoral coréen, où des communautés de femmes ont fait de la récolte sous-marine leur principale activité économique.

Dans une société historiquement marquée par une organisation patriarcale, les haenyeo ont acquis une place singulière. Leur travail leur a permis de contribuer directement aux revenus des familles et à la vie des communautés côtières, tout en développant des formes de solidarité et d’organisation collective. Leur histoire témoigne ainsi de l’autonomie économique conquise par des générations de femmes grâce à leur maîtrise du milieu marin.

Équipées d’un masque, de palmes et d’une bouée traditionnelle appelée tewak, elles plongent sans bouteille d’oxygène pour récolter notamment des ormeaux, des concombres de mer, des oursins et des algues. Certaines descendent à plusieurs mètres de profondeur et peuvent retenir leur respiration pendant une à deux minutes. Leur activité repose sur une connaissance approfondie des courants, des marées, des fonds marins et des conditions météorologiques, acquise par l’expérience et transmise aux plus jeunes.

Au-delà de la technique, cette tradition repose sur des règles collectives destinées à préserver les ressources. Les périodes de récolte, les tailles minimales et les restrictions portant sur certaines espèces contribuent à limiter la pression exercée sur les écosystèmes. Ces pratiques témoignent d’une relation à la mer fondée sur l’observation, l’expérience et la nécessité de maintenir les ressources dont dépendent les communautés.

En reconnaissance de cette richesse culturelle et de sa transmission, l’UNESCO a inscrit en 2016 la culture des haenyeo de Jeju sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette distinction souligne autant les connaissances écologiques des plongeuses que les liens sociaux, les traditions et les valeurs de coopération qui structurent leur communauté.
Un patrimoine menacé par les changements environnementaux
Malgré cette reconnaissance, l’avenir des haenyeo demeure incertain. Le réchauffement des eaux, la dégradation des habitats marins et le vieillissement des plongeuses fragilisent une tradition dont la transmission dépend de plus en plus d’un nombre réduit de praticiennes. Le métier, physiquement éprouvant et soumis aux aléas de la mer, attire difficilement de nouvelles générations.

Face à ces difficultés, des femmes comme Sung Jung-hee contribuent à faire évoluer l’image de cette activité. Longtemps considérée avant tout comme un travail pénible, nécessaire à la subsistance des familles, elle apparaît aujourd’hui également comme un modèle de gestion durable des ressources marines et un patrimoine vivant à protéger.
Pour Seo Jin-hee, directrice générale de la coopération internationale au ministère sud-coréen des Océans et de la Pêche, cette distinction revêt une importance particulière. Elle souligne la reconnaissance internationale accordée aux connaissances traditionnelles et au leadership des haenyeo, qui veillent depuis des décennies sur les ressources marines.
En récompensant Sung Jung-hee, la FAO met ainsi en lumière bien davantage qu’un parcours individuel. Elle rappelle l’importance des femmes dans la sécurité alimentaire, l’économie des territoires ruraux et la protection des écosystèmes. À travers l’expérience des haenyeo, c’est aussi une conception de la pêche qui se dessine : une activité étroitement liée à la connaissance du milieu naturel, à la responsabilité collective et à la transmission d’un savoir précieux aux générations futures.
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