À Hokkaidō, l’automne ne se résume pas aux érables et aux forêts flamboyantes. Sur les rives du lac Notoro, près de la ville d’Abashiri, la saison prend une couleur beaucoup plus surprenante : à partir de la fin de l’été, d’immenses étendues de végétation se teintent progressivement de rouge jusqu’à former un spectaculaire tapis écarlate au bord des eaux.

Situé dans l’est de Hokkaidō, sur la côte de la mer d’Okhotsk, le lac Notoro couvre environ 58 km². Il est aujourd’hui relié à la mer et constitue un lac d’eau salée, particulièrement riche en ressources marines. Pendant longtemps, son ouverture vers la mer fonctionnait de manière saisonnière, faisant du Notoro un milieu saumâtre dont les conditions évoluaient au fil de l’année. En 1974, la création d’un chenal permanent a transformé durablement son fonctionnement hydrologique et le lac est devenu un véritable lac marin.

Une plante à l’origine du rouge spectaculaire

La vedette de l’automne au lac Notoro est l’akkeshisō, ou salicorne européenne (Salicornia europaea), appelée au Japon « sango-sō », littéralement « herbe corail ». Cette plante annuelle pousse dans les zones humides fortement salées du littoral.

Sa morphologie est très particulière : elle ne possède pratiquement pas de feuilles apparentes et se présente sous la forme de tiges charnues, segmentées et ramifiées, pouvant atteindre une vingtaine à une trentaine de centimètres. Son aspect rappelle effectivement celui d’un petit corail, ce qui explique son appellation populaire.

Au printemps et durant l’été, la plante reste principalement verte. Puis, à partir de la fin août, sa couleur commence à évoluer. En septembre, les colonies prennent progressivement des nuances orange, rouges puis profondément cramoisies. Sur les quelque quatre hectares de la principale zone de regroupement d’Ubaranai, au sud du lac, le phénomène devient alors spectaculaire.

Le contraste entre le rouge intense de la végétation, le bleu du lac et le ciel souvent très lumineux de la côte d’Okhotsk donne au paysage une apparence presque irréelle. Contrairement aux paysages classiques de kôyô, où les arbres changent de couleur, le spectacle du Notoro se déroule au ras du sol, sur les terres humides qui bordent le lac.

Pourquoi la salicorne devient-elle rouge ?

Cette coloration automnale possède une véritable explication biologique.

La salicorne est une halophyte, c’est-à-dire une plante capable de vivre dans des milieux très salés où la plupart des végétaux ne pourraient pas survivre. Elle absorbe notamment d’importantes quantités de sodium et accumule différents composés permettant de maintenir l’équilibre hydrique de ses cellules malgré la forte salinité. Des études menées sur des populations de salicornes du lac Notoro ont notamment montré une évolution physiologique importante au cours de leur croissance et un passage progressif du vert au rouge à partir de la fin août.

À l’approche de la fin du cycle annuel de la plante, la chlorophylle diminue et des pigments rouges, notamment des bétacyanines, s’accumulent dans les tissus. Ces pigments appartiennent à la famille des bétalaïnes et sont responsables de nombreuses colorations rouges observées chez les salicornes en milieu salin. La plante entre alors progressivement dans sa phase de sénescence, tandis que ses tiges prennent cette teinte rouge caractéristique.

La couleur n’est donc pas simplement une « version végétale » des feuilles rouges des érables : elle résulte d’un ensemble de transformations physiologiques liées au vieillissement de la plante, à la lumière et aux conditions particulières de son environnement salin.

Une histoire mouvementée et un important travail de restauration

Le paysage actuel du lac Notoro est également le résultat d’un important travail de conservation.

Après la mise en place du chenal permanent vers la mer dans les années 1970, les modifications du niveau et de la circulation de l’eau ont eu des conséquences sur les zones humides où poussait la salicorne. La baisse de l’humidité de certains secteurs a contribué au recul des colonies.

Face à cette situation, des chercheurs de l’Université d’agriculture de Tokyo et les acteurs locaux ont entrepris, à partir des années 2010, des travaux destinés à comprendre puis à restaurer l’écosystème. Des interventions sur la circulation de l’eau et la réimplantation de graines ont notamment permis de reconstituer progressivement la colonie d’Ubaranai. En 2015, la renaissance de la zone de salicornes a officiellement été annoncée.

Cette histoire rappelle que le spectaculaire paysage rouge du Notoro n’est pas seulement un phénomène saisonnier : il dépend aussi de l’équilibre fragile entre l’eau, la salinité, les sols humides et la végétation.

Un automne qui commence avant le kôyō traditionnel

La transformation du lac Notoro intervient relativement tôt dans la saison. Les salicornes commencent généralement à rougir dès la fin août et atteignent leur intensité maximale autour de septembre. La période la plus spectaculaire se situe habituellement entre le début et la mi-septembre, avant même que les grandes forêts de Hokkaidō n’entrent dans leur véritable période de kôyō.

À Ubaranai, une promenade en bois permet de traverser la zone de végétation et d’observer les plantes au plus près sans pénétrer dans les secteurs protégés. Lorsque la coloration atteint son apogée, les tiges rouges semblent s’étendre jusqu’à l’horizon et donnent l’impression que le bord du lac a été recouvert d’un immense tapis de velours.

Le lac Notoro offre ainsi une vision singulière de l’automne japonais. Loin des paysages classiques de montagnes couvertes d’érables rouges et de ginkgos dorés, son spectacle repose sur une plante discrète, adaptée à un environnement hostile, qui transforme pendant quelques semaines les marais salés d’Okhotsk en l’un des paysages les plus remarquables de l’automne à Hokkaidō.

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