Un chef-d’œuvre d’Im Kwon-taek à redécouvrir gratuitement

À l’occasion de sa rentrée cinématographique, le Musée national des arts asiatiques – Guimet propose de redécouvrir gratuitement l’un des grands classiques du cinéma sud-coréen : « Ivre de femmes et de peinture » (Chihwaseon, 취화선), réalisé par le maître Im Kwon-taek en 2002.

© (Taehung Pictures/SL75)

Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2002, le film y valut à son réalisateur le Prix de la mise en scène, ex æquo. Une récompense majeure pour une œuvre à la croisée du cinéma historique, du portrait d’artiste et de la réflexion sur la création.

© (Taehung Pictures/SL75)

Cette projection s’inscrit dans le cycle consacré aux drames historiques coréens, les « Sageuk », conçu par le spécialiste du cinéma asiatique Bastian Meiresonne. Une occasion particulièrement intéressante de découvrir ou redécouvrir un film qui constitue l’une des œuvres emblématiques de la carrière d’Im Kwon-taek.

Jang Seung-eop, un artiste libre dans une Corée en pleine mutation

Le film s’inspire de la vie de Jang Seung-eop, plus connu sous son nom d’artiste Owon, l’un des grands peintres coréens du XIXe siècle. Né en 1843 et disparu en 1897, il est présenté comme un artiste autodidacte issu d’un milieu modeste, dont le talent exceptionnel lui permettra de s’élever dans une société pourtant profondément hiérarchisée.

© (Taehung Pictures/SL75)

Le jeune Jang Seung-eop découvre très tôt son extraordinaire aptitude pour le dessin et la peinture. Secouru alors qu’il est encore enfant par Kim Byung-moon, un lettré qui reconnaît immédiatement son talent, il reçoit le nom d’artiste « Owon » et commence une existence entièrement consacrée à la recherche artistique.

Mais son parcours est loin d’être celui d’un artiste discipliné et conformiste.

© (Taehung Pictures/SL75)

Génial, indépendant, provocateur et profondément épris de liberté, Seung-eop refuse de se plier aux conventions. Son existence est rythmée par la peinture, l’alcool et les femmes, tandis que la Corée de la fin de la dynastie Joseon traverse une période de profondes transformations politiques et sociales.

Im Kwon-taek ne cherche toutefois pas à réaliser une biographie traditionnelle. À partir des quelques éléments historiques connus sur le peintre, il compose le portrait d’un homme en quête permanente d’une forme de vérité artistique. Le personnage devient ainsi une figure de l’artiste absolu, incapable de renoncer à sa liberté, même lorsque celle-ci l’éloigne de la société qui l’entoure.

Im Kwon-taek, le grand maître du cinéma coréen

Né en 1936, Im Kwon-taek est considéré comme l’un des cinéastes les plus importants de l’histoire du cinéma sud-coréen. Entré dans l’industrie cinématographique dès le début des années 1960, il a réalisé plus d’une centaine de films et a largement contribué à faire connaître le cinéma coréen sur la scène internationale.

© (Taehung Pictures/SL75)

Son œuvre s’intéresse régulièrement à la mémoire, à la tradition, aux bouleversements de la société coréenne et aux différentes formes de patrimoine culturel.

Avec « Ivre de femmes et de peinture », Im Kwon-taek poursuit cette réflexion en faisant de la peinture un véritable langage cinématographique. Les paysages, les couleurs, les costumes et les mouvements des personnages semblent parfois sortir directement des tableaux traditionnels coréens.

© (Taehung Pictures/SL75)

La mise en scène privilégie les compositions picturales, les longues respirations et une observation attentive des gestes de l’artiste. La caméra accompagne ainsi la naissance des œuvres plutôt qu’elle ne cherche à multiplier les effets spectaculaires.

Cette approche contemplative donne au film une dimension presque hypnotique.

© (Taehung Pictures/SL75)

Le Festival de Cannes a justement récompensé cette mise en scène en attribuant à Im Kwon-taek son Prix de la mise en scène en 2002, alors que le film concourait également pour la Palme d’or.

Choi Min-sik, un artiste habité

Dans le rôle de Jang Seung-eop, Choi Min-sik livre l’une des performances les plus marquantes de sa carrière.

Déjà reconnu en Corée grâce à Shiri, Happy End et Failan, l’acteur connaîtra l’année suivante une consécration internationale avec « Old Boy » de Park Chan-wook.

Dans « Ivre de femmes et de peinture », il compose un artiste aussi fascinant qu’insaisissable : brutal, drôle, excessif, parfois pathétique, mais toujours animé par une nécessité intérieure de peindre.

Son interprétation évite soigneusement le piège du portrait héroïque. Seung-eop est présenté dans toute sa complexité, avec ses contradictions, ses faiblesses et son immense talent.

Choi Min-sik donne ainsi au personnage une énergie presque physique, particulièrement adaptée à l’univers d’Im Kwon-taek.

Ahn Sung-ki, la figure du mentor

Face à lui, Ahn Sung-ki interprète Kim Byung-moon, le lettré qui découvre et encourage le jeune peintre.

Figure majeure du cinéma sud-coréen, Ahn Sung-ki avait commencé sa carrière dès l’enfance et s’était imposé au fil des décennies comme l’un des acteurs les plus respectés du pays. Il a notamment travaillé avec de nombreux grands réalisateurs coréens et occupé une place importante dans le développement du cinéma national.

Sa présence apporte au film une dimension plus intellectuelle : son personnage représente celui qui reconnaît le génie de Seung-eop et comprend avant les autres que son talent dépasse les conventions sociales.

Yoo Ho-jeong, Kim Yeo-jin et Son Ye-jin

Yoo Ho-jeong, dans le rôle de Mae-hyang, incarne l’une des femmes qui jalonnent la vie du peintre. Son personnage participe à cette exploration de la relation complexe entre création artistique, désir et liberté.

Kim Yeo-jin, qui interprète Jin-hong, apporte quant à elle une présence particulièrement forte. Comédienne de théâtre à l’origine, elle s’était fait remarquer dès son premier grand rôle au cinéma dans Girls’ Night Out avant de travailler avec des cinéastes majeurs comme Lee Chang-dong et Im Kwon-taek.

Le film compte également dans sa distribution une toute jeune Son Ye-jin, alors au début de sa carrière, dans le rôle de So-woon. L’actrice deviendra quelques années plus tard l’une des grandes vedettes du cinéma et de la télévision sud-coréens, notamment grâce à The Classic, A Moment to Remember, The Last Princess et, plus tard, au phénomène mondial Crash Landing on You.

Une peinture de la Corée autant qu’un portrait d’artiste

L’une des grandes forces du film réside dans son équilibre entre le destin individuel de Jang Seung-eop et le contexte historique dans lequel il évolue.

La Corée de la fin de la dynastie Joseon apparaît comme une société traversée par les tensions, les bouleversements et les contradictions. Pour un homme issu des classes populaires, accéder à la reconnaissance artistique représente déjà une forme de transgression.

© (Taehung Pictures/SL75)

Mais Seung-eop refuse également que le succès transforme son rapport à l’art.

C’est là que réside l’un des thèmes essentiels du film : peut-on devenir un artiste reconnu sans perdre sa liberté ?

Im Kwon-taek transforme cette question en une réflexion plus large sur la création. La peinture devient une manière de résister aux conventions, de saisir la beauté du monde et de laisser une trace dans une société en pleine transformation.

Une œuvre profondément picturale

« Ivre de femmes et de peinture » est avant tout un film à regarder.

La photographie de Jung Il-sung joue un rôle essentiel dans cette approche. Les décors naturels, les villages, les montagnes, les intérieurs traditionnels et les scènes de peinture sont filmés avec une attention particulière portée aux lignes, aux textures et à la lumière.

Le cinéma semble parfois se confondre avec la peinture traditionnelle coréenne.

Cette dimension visuelle constitue l’une des grandes réussites de l’œuvre, récompensée notamment par le Festival de Cannes et saluée en Corée par plusieurs distinctions, dont les prix du meilleur film, du meilleur réalisateur et de la meilleure photographie aux Blue Dragon Film Awards.

Notre appréciation

À plus de vingt ans de sa sortie, « Ivre de femmes et de peinture » demeure une œuvre majeure du cinéma coréen.

Son rythme volontairement posé pourra surprendre les spectateurs habitués au cinéma sud-coréen contemporain, souvent plus nerveux et spectaculaire. Mais cette lenteur est précisément ce qui permet au film d’installer son atmosphère et de laisser progressivement apparaître la personnalité de son héros.

Plus qu’un simple biopic, le film est une méditation sur l’art, la liberté et la quête de soi.

Choi Min-sik y livre une interprétation remarquable et Im Kwon-taek transforme l’histoire d’un peintre du XIXe siècle en une réflexion universelle sur la création artistique.

© (Taehung Pictures/SL75)

À la fois fresque historique, portrait d’artiste et poème visuel, « Ivre de femmes et de peinture » constitue une excellente porte d’entrée vers l’œuvre d’un cinéaste essentiel et vers une période particulièrement riche de l’histoire culturelle coréenne.

Une redécouverte vivement recommandée, notamment sur grand écran, où la beauté de sa photographie et la puissance de sa mise en scène prennent toute leur dimension.


Fiche technique

Titre français : Ivre de femmes et de peinture
Titre original : Chihwaseon (취화선)
Titre international : Chihwaseon / Painted Fire
Pays : Corée du Sud
Année : 2002
Genre : drame historique, biographie
Durée : 117 minutes selon le Festival de Cannes ; environ 120 minutes selon la KOFIC.
Langue originale : coréen
Réalisation : Im Kwon-taek
Scénario : Im Kwon-taek, Kim Yong-ok, d’après une histoire de Min Byung-sam
Production : Lee Tae-won
Société de production : Taehung Pictures
Distribution internationale : Cinema Service / CJ Entertainment
Photographie : Jung Il-sung
Montage : Park Soon-deok
Musique : Kim Young-dong
Décors : Joo Byung-do
Format : 35 mm, couleur, 1.85:1, Dolby SRD
Sortie en Corée du Sud : mai 2002
Sortie en France : 27 novembre 2002
Festival de Cannes 2002 : compétition officielle
Récompense : Prix de la mise en scène, ex æquo, pour Im Kwon-taek.

Distribution principale

  • Choi Min-sik : Jang Seung-eop / Owon
  • Ahn Sung-ki : Kim Byung-moon
  • Yoo Ho-jeong : Mae-hyang
  • Kim Yeo-jin : Jin-hong
  • Son Ye-jin : So-woon
  • Han Myoung-gu : Lee Eung-heon

La distribution complète est notamment recensée par la Korean Film Council et le Festival de Cannes.

Principales distinctions

Festival de Cannes 2002 : Prix de la mise en scène, Im Kwon-taek, ex æquo.
Blue Dragon Film Awards : meilleur film, meilleur réalisateur et meilleure photographie.

Musée Guimet
Auditorium Jean-François Jarrige
Mercredi 16 septembre 2026 à 20h
Séance gratuite

© 2026 (SL75)

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