La violence peut-elle raconter l’histoire d’un pays ? À travers quatre films réalisés entre 1967 et 1979, la Maison de la culture du Japon à Paris propose, avec son cycle « Ciné-classique du mercredi », une plongée fascinante dans les marges de la société japonaise et dans les trajectoires d’hommes que la guerre, la misère, la criminalité ou la désillusion ont placés en dehors des normes.
Car le cinéma de yakuza ne se résume pas aux affrontements entre clans et aux règlements de comptes. Dans le Japon bouleversé par la défaite de 1945, l’occupation américaine, les ruines, le marché noir et la transformation accélérée de la société, ces personnages violents deviennent parfois les symptômes d’un monde qui a lui-même perdu ses repères.
De Tai Katô à Toshio Masuda, en passant par Kinji Fukasaku et Shôhei Imamura, quatre cinéastes aux univers très personnels proposent des visions radicalement différentes du criminel, du marginal et de l’anti-héros. Quatre films qui interrogent également la disparition progressive des valeurs traditionnelles du film de yakuzas et l’émergence d’un cinéma plus réaliste, plus brutal et plus désenchanté.
La programmation se déroulera de septembre à décembre 2026, avec des projections en VOSTF, à la MCJP. Les séances sont proposées au tarif de 6 €, ou 3 € pour les adhérents et bénéficiaires du tarif réduit. Les réservations débutent le 1er septembre.
16 septembre — La Vengeance est à moi, de Shôhei Imamura
Japon, 1979 — 2 h 20
Avec Ken Ogata, Rentarô Mikuni, Mitsuko Baishô.
Adaptation du roman de Ryûzô Saki, lui-même inspiré d’un fait divers réel.
Synopsis
En octobre 1963, deux collecteurs de taxes sont retrouvés assassinés dans la campagne japonaise. Très vite, les soupçons se portent sur Iwao Enokizu, un escroc récidiviste et manipulateur qui prend la fuite. Sous différentes identités, il traverse un Japon en pleine transformation, utilisant son intelligence et son extraordinaire capacité à mentir pour échapper à la police.
Réfugié dans une auberge, il se fait passer pour un professeur d’université et poursuit ses méfaits avant que son passé ne finisse par le rattraper.
Regard critique
Avec La Vengeance est à moi, Imamura refuse toute tentative de réhabilitation ou d’explication facile. Son criminel n’est ni un héros tragique ni un gangster romantique : il demeure profondément dérangeant, opaque et imprévisible.
La mise en scène déconstruit volontairement la chronologie et transforme la cavale en un véritable puzzle. Ken Ogata livre une interprétation saisissante, tandis qu’Imamura observe son personnage presque comme un scientifique étudiant un phénomène humain.
Le film dépasse ainsi largement le simple fait divers. À travers Enokizu, Imamura dresse le portrait d’une société japonaise en pleine mutation, où les anciennes structures familiales, sociales et morales semblent elles aussi vaciller. Un chef-d’œuvre glaçant, qui marque également le retour du cinéaste à la fiction après une longue période consacrée au documentaire.
Fiche technique
- Titre original : Fukushû suru wa ware ni ari (復讐するは我にあり)
- Réalisation : Shôhei Imamura
- Scénario : Masaru Baba, d’après Ryûzô Saki
- Musique : Shin’ichirô Ikebe
- Photographie : Shinsaku Himeda
- Production : Shôchiku / Imamura Production
- Avec : Ken Ogata, Rentarô Mikuni, Mitsuko Baishô
- Durée : 140 min
- Année : 1979
21 octobre — Le Cimetière de la morale, de Kinji Fukasaku
Japon, 1975 — 1 h 34
Avec Tetsuya Watari, Tatsuo Umemiya, Yumi Takigawa, Noboru Andô.
Synopsis
Dans le Japon des années d’après-guerre, Rikio Ishikawa devient un yakuza particulièrement violent et incontrôlable. Incapable de se conformer aux règles de son organisation, il multiplie les provocations, les agressions et les actes de défiance envers ses supérieurs.
Son comportement finit par menacer l’équilibre fragile entre les différents clans et précipite le milieu dans une spirale de violence. Inspiré du destin réel du gangster Rikio Ishikawa, le film suit la trajectoire autodestructrice d’un homme incapable de trouver sa place dans une société en reconstruction.
Regard critique
Avec ce film, Kinji Fukasaku dynamite le modèle traditionnel du yakuza noble et chevaleresque. Ici, l’honneur n’est plus qu’une façade et le code moral qui structurait autrefois le genre semble avoir définitivement volé en éclats.
Le film appartient au courant jitsuroku, privilégiant une représentation plus réaliste et crue du monde criminel. Fukasaku transforme ainsi le gangster en figure du désordre social : Ishikawa ne représente plus un idéal marginal, mais un homme broyé par un univers où les règles elles-mêmes ont perdu leur sens. La MCJP souligne justement le rôle du film dans cette rupture esthétique avec le yakuza eiga traditionnel.
Fiche technique
- Titre original : Jingi no hakaba (仁義の墓場)
- Réalisation : Kinji Fukasaku
- Scénario : Tatsuhiko Kamoi, Fumio Konami et Hiro Matsuda
- Production : Tôei
- Photographie : Hanjirô Nakazawa
- Avec : Tetsuya Watari, Tatsuo Umemiya, Yumi Takigawa, Noboru Andô
- Durée : 94 min
- Année : 1975
18 novembre — Dix-huit ans de prison, de Tai Katô
Japon, 1967 — 1 h 31
Avec Noboru Andô, Hiroko Sakuramachi, Tomisaburô Wakayama.
Synopsis
Nous sommes en 1947, dans un Japon dévasté par la guerre. Un ancien officier de la marine, autrefois responsable d’une unité de kamikazes, est arrêté après avoir volé du matériel à l’armée américaine. Son objectif n’était pourtant pas l’enrichissement personnel : il cherchait à venir en aide aux familles de ses hommes morts au combat.
Condamné à une longue peine de prison, il découvre un univers carcéral dominé par la violence et les rapports de force, tandis qu’un ancien subalterne progresse dans le monde yakuza. Trahison, vengeance et survie vont progressivement se mêler.
Regard critique
Plus qu’un film de gangster classique, Dix-huit ans de prison est un film sur les laissés-pour-compte de la défaite. Tai Katô s’intéresse à ces anciens soldats qui, après avoir été célébrés pour leur sacrifice, se retrouvent brutalement marginalisés dans un pays vaincu et occupé.
Le personnage principal devient ainsi une figure paradoxale : criminel aux yeux de la loi, mais animé à l’origine par une forme de loyauté envers ceux qui ont disparu. Le film fait de la prison une miniature du Japon d’après-guerre, où les anciennes hiérarchies s’effondrent tandis que de nouvelles structures de pouvoir apparaissent. La Cinémathèque française le décrit justement comme une œuvre explorant les traumatismes de l’après-guerre et le déclassement des anciens soldats.
Fiche technique
- Titre original : Chôeki jûhachi-nen (懲役十八年)
- Réalisation : Tai Katô
- Scénario : Kazuo Kasahara et Shin Morita
- Production : Tôei
- Photographie : Shin Furunya
- Musique : Hajime Kaburagi
- Avec : Noboru Andô, Hiroko Sakuramachi, Asao Koike, Tomisaburô Wakayama
- Durée : 91 min
- Année : 1967
16 décembre — Le Vaurien, de Toshio Masuda
Japon, 1968 — 1 h 34
Avec Tetsuya Watari, Chieko Matsubara, Kyôsuke Machida.
Synopsis
Après avoir purgé une peine de prison, Gorô Fujikawa, surnommé « l’homme au sabre », tente de prendre ses distances avec le milieu criminel. Il rencontre une jeune femme et espère pouvoir commencer une nouvelle vie.
Mais dans un univers où la violence et la vengeance règnent encore, le passé ne tarde pas à ressurgir. La cruauté du milieu yakuza et la mort de plusieurs de ses proches ramènent Gorô vers la violence qu’il cherchait pourtant à fuir.
Regard critique
Premier volet de la célèbre saga Burai, Le Vaurien marque une étape importante dans l’évolution du cinéma d’action japonais. Toshio Masuda abandonne progressivement le yakuza héroïque et idéalisé pour mettre en scène un homme solitaire, vulnérable et profondément marqué par son environnement.
Interprété par Tetsuya Watari, Gorô est un anti-héros d’un genre nouveau : il aspire à sortir du système, mais le système ne lui laisse pratiquement aucune possibilité de rédemption. Le film participe ainsi à l’émergence de la New Action de Nikkatsu, plus physique, plus désabusée et davantage centrée sur la solitude de ses personnages.
Cette séance aura également une dimension particulière puisqu’elle sera présentée par Fabrice Arduini, directeur adjoint de la programmation de la MCJP, en avant-première de la rétrospective consacrée à Toshio Masuda prévue en février-mars 2027.
Fiche technique
- Titre original : Burai yori Daikanbu (「無頼」より 大幹部)
- Réalisation : Toshio Masuda
- Scénario : Kaneo Ikegami et Keiji Kubota
- D’après : un roman autobiographique
- Production : Nikkatsu
- Photographie : Kuratarô Takamura
- Montage : Osamu Inoue
- Avec : Tetsuya Watari, Chieko Matsubara, Kyôsuke Machida
- Durée : 94 min
- Année : 1968
Un cycle pour regarder autrement le cinéma de yakuza
En réunissant ces quatre œuvres, la Maison de la culture du Japon à Paris propose finalement bien davantage qu’une rétrospective consacrée au cinéma de gangsters. La violence y devient un langage permettant de raconter les fractures de la société japonaise.
Les quatre films dessinent une évolution particulièrement intéressante : des traumatismes immédiats de l’après-guerre dans Dix-huit ans de prison à la disparition des codes traditionnels dans Le Cimetière de la morale, jusqu’à la figure du marginal solitaire du Vaurien et au portrait terrifiant d’un individu devenu étranger à toute norme sociale dans La Vengeance est à moi. Ces personnages ne sont jamais de simples « méchants ». Ils sont les produits d’un Japon profondément transformé par la guerre, la défaite, l’occupation, la croissance économique et la disparition progressive d’un ordre ancien.
Quatre films, quatre cinéastes, quatre anti-héros : une invitation à redécouvrir le cinéma japonais sous l’angle de ses zones d’ombre, là où la violence individuelle révèle parfois les blessures collectives d’une époque.
Informations pratiques
Ciné-classique du mercredi — Maison de la culture du Japon à Paris
📍 Paris
🎬 Films présentés en VOSTF
📅 16 septembre, 21 octobre, 18 novembre et 16 décembre 2026
🕖 19 h
🎟️ 6 € — 3 € tarif réduit et adhérents MCJP
📌 Réservations à partir du 1er septembre 2026.
Programme officiel « Ciné-classique du mercredi » — Maison de la culture du Japon à Paris
© 2026 (SL75)






