Parfois, un train cesse de rouler sans jamais quitter les rails de l’Histoire. C’est le destin de cette motrice de Shinkansen série 0, soigneusement restaurée à Akishima, dans la banlieue ouest de Tokyo. Après avoir parcouru plus de sept millions de kilomètres à travers le Japon, le pionnier de la grande vitesse japonaise s’apprête désormais à transmettre sa mémoire aux générations futures.


À la fin du mois de septembre 2025, un journaliste du Mainichi Shimbun s’est rendu dans le parc de la cité résidentielle de Tsutsujigaoka. Au milieu des espaces verts se dressait l’imposante silhouette d’une motrice de Shinkansen série 0. L’image était saisissante, mais le temps avait laissé son empreinte : peinture ternie, corrosion naissante et traces d’impacts témoignaient de plusieurs décennies passées à l’air libre.

Pour les amateurs de chemin de fer, il ne s’agissait pas d’un véhicule ordinaire.
Construite en 1973 dans la préfecture de Yamaguchi, cette motrice est la 100e voiture de tête produite pour la série 0, premier matériel roulant du réseau Shinkansen inauguré le 1er octobre 1964, à l’occasion des Jeux olympiques de Tokyo. Avec son nez arrondi en forme de balle, qui lui valut son surnom de bullet train en Occident, la série 0 allait devenir l’un des symboles du miracle économique japonais.

Conçue pour circuler à 210 km/h, une vitesse exceptionnelle pour l’époque, elle permettait de relier Tokyo à Osaka en environ quatre heures, une révolution pour les déplacements entre les deux plus grandes métropoles du pays. Le succès fut immédiat : sécurité exemplaire, ponctualité devenue légendaire et confort inédit imposèrent rapidement le Shinkansen comme une référence mondiale de la grande vitesse ferroviaire.
La motrice de Akishima débuta sa carrière sur les prestigieux services Hikari, qui reliait Tokyo à Okayama. À partir de 1986, elle poursuivit son service sur les dessertes Kodama, assurant les arrêts dans toutes les gares des lignes Tokaido et Sanyo Shinkansen. Lorsqu’elle fut retirée du service, en octobre 1991, son compteur affichait environ 7,2 millions de kilomètres, soit près de 180 fois le tour de la Terre.
Une seconde carrière au service des enfants
Plutôt que d’être envoyée à la ferraille, la motrice fut acquise par la municipalité de Akishima auprès de JR Central pour environ 9,8 millions de yens.


L’idée de sa reconversion est née d’un groupe de mères de famille qui animaient des séances de lecture dans la cité Tsutsujigaoka. Elles proposèrent de transformer le train en bibliothèque pour enfants, un projet original qui séduisit immédiatement la municipalité. En avril 1992 ouvrait ainsi la « Shinkansen Library », rapidement devenue un lieu incontournable pour plusieurs générations d’enfants. Pendant près de trente ans, des milliers de jeunes lecteurs découvrirent les livres installés dans l’ancienne rame à grande vitesse.
Mais les villes évoluent. Avec le transfert de la bibliothèque municipale vers un nouveau centre éducatif et culturel, la bibliothèque ferroviaire ferma définitivement ses portes en mars 2020, suscitant une vive émotion parmi les habitants.
Une mobilisation exemplaire
Consciente de la valeur patrimoniale de cette pièce historique, la ville de Akishima décida de lancer une restauration complète de la motrice. Une campagne de financement participatif fut organisée afin d’associer habitants et passionnés du rail à ce projet de sauvegarde.
Le résultat dépassa toutes les attentes : 18,83 millions de yens furent collectés, alors que l’objectif était fixé à 15 millions. Une démonstration supplémentaire de l’attachement que continue de susciter la série 0 auprès des Japonais. Les travaux commencèrent en octobre 2025. La caisse fut entièrement restaurée et repeinte dans sa célèbre livrée blanc ivoire et bleu. Afin de ralentir le vieillissement de la structure, un vaste auvent fut également construit pour protéger durablement le véhicule des rayons ultraviolets et des intempéries.

Après plusieurs mois dissimulée sous des bâches de chantier, la motrice retrouva son éclat au printemps 2026. Son inauguration officielle eut lieu le 3 juillet 2026, c’était le début d’une nouvelle étape de son existence.
Le patrimoine vivant du Shinkansen
Pour Kenta Sakurai, responsable de la division architecture de la ville d’Akishima, cette restauration dépasse largement la simple conservation d’un ancien matériel ferroviaire.
« Nous espérons que ce train continuera d’être visité par des personnes de tous âges et qu’il deviendra un nouveau symbole de la ville pour de nombreuses années », explique-t-il.
Cette initiative illustre l’attention portée par le Japon à la préservation de son patrimoine ferroviaire. Si plusieurs rames historiques de la série 0 sont aujourd’hui conservées dans des musées – notamment au SCMAGLEV and Railway Park de Nagoya, au Kyoto Railway Museum ou encore au Railway Museum de Saitama – quelques exemplaires demeurent exposés en plein air dans les villes où ils poursuivent une mission de transmission de la mémoire ferroviaire.
Soixante ans après la naissance du Shinkansen, la série 0 conserve une place à part dans l’histoire mondiale des chemins de fer. Premier train à grande vitesse construit en série, il a inspiré de nombreux réseaux développés par la suite en France avec le TGV, en Allemagne avec l’ICE, en Espagne avec l’AVE ou encore en Chine.

Immobile désormais, la motrice d’Akishima ne franchira plus les 210 km/h qui firent sa renommée. Pourtant, son voyage est loin d’être terminé. Devenue monument du quotidien, elle continue de raconter l’une des plus extraordinaires aventures industrielles et ferroviaires du XXe siècle, et nous démontre que certains trains ne cessent jamais vraiment de voyager.
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