Chaque automne, sur les eaux de la rivière Nagara, à Gifu, au cœur du Japon, une tradition séculaire s’achève dans la lumière des lanternes et le reflet des flammes. Le 15 octobre 2026 marquait le dernier jour de la saison de l’ukai, une méthode de pêche traditionnelle qui repose sur la coopération entre les pêcheurs et des cormorans dressés. Un spectacle singulier, à la fois technique, culturel et profondément lié à l’histoire de la région.

Pratiquée de nuit, cette pêche se déroule à bord de longues embarcations en bois. Les pêcheurs, appelés ushō, guident leurs oiseaux à l’aide de cordelettes et les dirigent vers les zones où se trouvent les poissons. Des torches suspendues à l’avant des bateaux éclairent la surface de l’eau et attirent les poissons, notamment les ayu, de petits poissons d’eau douce également connus pour leur saveur délicate.

Les cormorans plongent alors pour capturer leurs proies. Un lien placé autour de leur cou empêche les oiseaux d’avaler les poissons les plus gros, que le pêcheur récupère ensuite. Cette technique repose sur une connaissance approfondie du comportement des oiseaux, des courants et des habitudes des poissons, transmise de génération en génération.

Une tradition vieille de plus de 1 300 ans

L’ukai est pratiqué sur la rivière Nagara depuis plus de treize siècles. Au fil du temps, cette technique a bénéficié de la protection des puissants qui ont contribué à sa préservation. Oda Nobunaga, seigneur de guerre du XVIe siècle qui avait établi son pouvoir à Gifu, aurait notamment utilisé ces démonstrations pour divertir ses invités. Tokugawa Ieyasu, fondateur du shogunat Tokugawa, appréciait lui aussi cette pêche et faisait acheminer jusqu’à Edo, l’actuelle Tokyo, des préparations à base d’ayu.

La tradition a également entretenu des liens étroits avec la maison impériale. Après la disparition de l’ancien système féodal au XIXe siècle, la pêche au cormoran risquait de perdre la protection dont elle bénéficiait. En 1890, l’administration impériale mit en place un dispositif destiné à assurer sa continuité. Aujourd’hui encore, certains pêcheurs de la Nagara exercent sous l’autorité de l’Agence de la maison impériale et fournissent notamment des ayu à la famille impériale.

Du 11 mai au 15 octobre, un calendrier immuable

À Gifu, la saison de l’ukai s’étend chaque année du 11 mai au 15 octobre, avec des interruptions possibles en cas de crue ou lors de certaines dates du calendrier lunaire. Pendant cinq mois, les pêcheurs et leurs oiseaux se retrouvent presque chaque nuit sur la rivière, perpétuant des gestes et des savoir-faire transmis de génération en génération.

La fin de saison constitue un moment particulier. Pour la dernière sortie, les bateaux prennent une ultime fois le large sous les regards des spectateurs. Quelques jours plus tard, une cérémonie commémorative rend hommage aux cormorans disparus, témoignant de la place essentielle de ces oiseaux dans la vie des pêcheurs.

Au-delà de son intérêt touristique, l’ukai demeure un patrimoine vivant, dont la transmission exige un apprentissage rigoureux, une connaissance précise du fleuve et un lien étroit entre l’homme et l’animal. Alors que la saison 2026 vient de s’achever, les pêcheurs de Gifu vont désormais préparer les bateaux, entretenir leur matériel et poursuivre le dressage des oiseaux en vue du prochain printemps.

Sur la Nagara, la nuit retrouvera bientôt son calme. Mais cette tradition japonaise, qui fait dialoguer histoire, nature et savoir-faire artisanal, donne déjà rendez-vous au public le 11 mai 2027, pour une nouvelle saison sous les flammes des torches.

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