Figure majeure du cinéma japonais de l’après-guerre, Keiko Kishi s’est éteinte le 7 août 2026 à l’âge de 93 ans. Actrice populaire au Japon, puis personnalité reconnue au-delà des frontières, elle avait également mené une carrière d’écrivaine et d’ambassadrice internationale. Son parcours, entre Tokyo, Paris et les grands studios japonais, aura accompagné plusieurs décennies de l’histoire du cinéma.

Née le 11 août 1932 à Yokohama, Keiko Kishi débute au cinéma en 1951, alors qu’elle n’a que 18 ans, au sein de la Shōchiku. Elle apparaît rapidement dans de nombreux films et s’impose comme l’une des jeunes actrices les plus en vue du cinéma japonais.

Sa véritable consécration intervient en 1953 avec la trilogie Kimi no Na wa (Quel est ton nom ?), réalisée par Hideo Ōba. Elle y interprète Machiko, une jeune femme dont l’histoire d’amour bouleverse le public japonais. Le succès phénoménal de la série dépasse largement le cadre du cinéma : le foulard que porte son personnage, noué autour de la tête, devient une véritable mode. Le phénomène est bientôt baptisé « Machiko maki », et des milliers de Japonaises adoptent cette coiffure.
Une actrice qui refuse de rester enfermée dans les studios
Au milieu des années 1950, Keiko Kishi ne se contente déjà plus du statut de vedette populaire. En 1954, elle fonde avec les actrices Ineko Arima et Yoshiko Kuga la société de production indépendante Ninjin Club, créée notamment pour offrir aux comédiennes davantage de liberté face au système très contraignant des grands studios japonais. La structure participera notamment à la production de films devenus importants dans l’histoire du cinéma japonais. )

Son parcours artistique l’amène également à travailler avec certains des plus grands réalisateurs japonais. Elle tourne notamment avec Yasujirō Ozu dans Printemps précoce (Sōshun, 1956), puis avec Masaki Kobayashi, Kon Ichikawa et Shirō Toyoda. Elle apparaît notamment dans Kwaidan de Kobayashi, dans le célèbre épisode de « La Femme des neiges », ainsi que dans Tendre et folle adolescence et, beaucoup plus tard, dans Les Quatre Sœurs Makioka.
Mais c’est au milieu des années 1950 que son destin prend une dimension internationale.
Typhon sur Nagasaki, le film qui ouvre les portes de la France
En 1957, Keiko Kishi tient le rôle de Noriko Sakurai dans Typhon sur Nagasaki, réalisé par le cinéaste français Yves Ciampi. Cette coproduction franco-japonaise, tournée notamment à Nagasaki, Hiroshima et Osaka, réunit à l’écran Jean Marais, Danielle Darrieux, Keiko Kishi et Gert Fröbe.

Le film raconte l’histoire de Pierre Marsac, un ingénieur français travaillant sur les chantiers navals de Nagasaki. Il tombe amoureux de Noriko, une jeune Japonaise, mais son ancienne maîtresse, la journaliste française Françoise Fabre, arrive au Japon et ravive leur relation passée. Pris entre ces deux femmes et deux univers culturels, Pierre se retrouve confronté à un choix sentimental auquel un événement dramatique va finalement mettre un terme.
Keiko Kishi incarne Noriko, jeune femme japonaise partagée entre l’attachement à son pays et la relation qu’elle noue avec cet ingénieur français. Son personnage est au cœur du contraste culturel qui traverse le film.
Le titre prend tout son sens dans la dernière partie du récit : un violent typhon s’abat sur Nagasaki et transforme le drame amoureux en tragédie. Noriko meurt dans la catastrophe, laissant Pierre seul au milieu des ruines.

Présenté comme un important rapprochement cinématographique entre la France et le Japon dans les années qui suivent la guerre, le film bénéficie d’une distribution prestigieuse et rencontre un important succès en France. Le quotidien Le Monde saluait alors la qualité de la réalisation d’Yves Ciampi et de l’interprétation, tout en soulignant le caractère de compromis culturel de cette première grande coproduction franco-japonaise.

Pour Keiko Kishi, Typhon sur Nagasaki représente surtout un tournant personnel et professionnel. Elle tombe amoureuse du réalisateur Yves Ciampi, qu’elle épouse en 1957, et s’installe en France. Le couple aura une fille, Delphine Ciampi, avant de divorcer en 1975. À une époque où les voyages internationaux restent encore très limités pour les Japonais, son installation à Paris constitue un choix particulièrement audacieux.
Entre Japon et France
Loin d’abandonner le cinéma japonais, Keiko Kishi partage désormais sa carrière entre la France et son pays natal. Cette double appartenance lui permet de participer à des productions internationales tout en poursuivant son travail avec les grands cinéastes japonais.
Elle apparaît ainsi dans Les Pianos mécaniques de José Antonio Bardem en 1965, puis dans le film américain Yakuza de Sydney Pollack en 1974, aux côtés notamment de Robert Mitchum et Ken Takakura.
Au Japon, elle continue parallèlement à tourner dans des œuvres de genres très différents. Sa carrière s’étend sur plusieurs décennies et comprend des drames, des films historiques, des romances et des œuvres fantastiques. Son visage devient ainsi associé à plusieurs générations du cinéma japonais.
De l’écran à l’écriture
À partir des années 1980, Keiko Kishi développe également une importante activité littéraire. Elle publie plusieurs recueils d’essais dans lesquels elle évoque notamment son expérience de femme japonaise vivant entre deux cultures, ses souvenirs de cinéma et son regard sur la société.
Son ouvrage Apple of Belarus lui vaut le prix du Japan Essayist Club, confirmant qu’elle est désormais reconnue au-delà de son métier d’actrice.
Cette nouvelle activité accompagne une évolution de son image publique : de jeune vedette populaire devenue symbole de mode dans les années 1950, elle s’impose progressivement comme une femme de lettres et une personnalité engagée.
En 1996, elle est nommée ambassadrice de bonne volonté du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), fonction qu’elle exerce autour des questions liées notamment à la population et aux droits des femmes.
Une carrière entre deux mondes
Avec la disparition de Keiko Kishi, le Japon perd l’une de ses grandes actrices de l’après-guerre, mais aussi une personnalité qui aura contribué à rapprocher les cultures japonaise et française.

De Kimi no Na wa à Ozu, Kobayashi et Ichikawa, de Typhon sur Nagasaki à Yakuza, son parcours épouse l’évolution du cinéma japonais tout en dépassant largement les frontières de l’archipel.
Keiko Kishi aura surtout incarné une génération de femmes japonaises qui, au lendemain de la guerre, ont commencé à regarder au-delà des frontières. Actrice, écrivaine, productrice et ambassadrice, elle aura construit une vie aussi singulière que les personnages qu’elle interprétait à l’écran.
Photos:© (Newscom/SL75)
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