Depuis près d’un demi-siècle, le cinéma et les séries sud-coréennes n’ont cessé de réinventer la figure du zombie. Apparue timidement à l’écran au début des années 1980, cette créature issue du folklore vaudou haïtien est devenue l’un des visages les plus puissants et populaires de la culture coréenne contemporaine. Bien loin du simple film d’horreur de série B, le zombie coréen s’est transformé en un outil narratif , mélange de spectacle, émotion et critique sociale.

Selon les œuvres, ces créatures sont mortes ou encore vivantes, victimes d’une malédiction, d’un virus ou d’une catastrophe inconnue. Certaines peuvent être guéries, d’autres non. Les productions coréennes ont repris les codes classiques du genre, contamination, cannibalisme, violence incontrôlable, tout en leur donnant une identité propre : des morts-vivants rapides, viscéraux, parfois encore traversés d’émotions humaines.

Cette fascination pour les zombies s’apprête à connaître un nouveau chapitre avec « Colony », le prochain film de Yeon Sang-ho, réalisateur de la célèbre franchise « Dernier train pour Busan ». Présenté en avant-première mondiale au Festival de Cannes, ce thriller d’action confirme la place centrale qu’occupe désormais le genre zombie dans l’industrie audiovisuelle coréenne.

Parmi les œuvres les plus marquantes figure « Kingdom », la série Netflix qui a su marier horreur et fresque historique. Située sous la dynastie Joseon, entre le XIVe et le début du XXe siècle, l’intrigue suit un prince héritier confronté à une mystérieuse épidémie qui ravage le royaume. Inspirée des chroniques royales des Annales de la dynastie Joseon, la série mêle intrigues politiques, lutte des classes et apocalypse zombie dans des décors somptueux.

À l’opposé de cette reconstitution historique, l’univers de « Dernier train pour Busan » ancre l’horreur dans les paysages urbains contemporains. Le film raconte la fuite désespérée de passagers piégés dans un train à grande vitesse reliant Séoul à Busan, alors qu’une épidémie se propage à travers le pays. Son succès donnera naissance au film d’animation « Seoul Station » puis à la suite « Peninsula ».

Le cadre urbain joue un rôle essentiel dans la singularité des zombies coréens. Dans des villes où la densité de population est extrême et où la majorité des habitants vivent dans de vastes ensembles résidentiels, les relations humaines deviennent naturellement plus intenses. Cette proximité nourrit la tension dramatique et rend l’horreur plus immédiate. Les espaces clos sont d’ailleurs devenus une marque de fabrique du genre : trains, immeubles, écoles ou centres commerciaux se transforment en pièges mortels. Dans « All of Us Are Dead », des lycéens improvisent des armes avec du mobilier scolaire et des produits d’entretien pour survivre à leurs camarades infectés. Cette intrusion de la terreur dans des lieux familiers renforce le malaise du spectateur.
Au-delà du divertissement, le zombie coréen sert aussi de miroir aux angoisses sociales. Dans « Kingdom », l’épidémie frappe indistinctement le peuple, l’aristocratie et même la famille royale, provoquant l’effondrement de l’ordre établi. De nombreuses analyses voient dans ces récits une métaphore de la cupidité des élites et des fractures sociales. Si quelques films indépendants avaient déjà exploré le sujet dans les années 2000, « Dernier train pour Busan » et « Kingdom » ont véritablement propulsé le sous-genre sur la scène internationale. Leur succès accompagne l’essor mondial des contenus coréens, porté notamment par les plateformes de streaming comme Netflix. Grâce à des budgets plus conséquents, les créateurs ont pu abandonner l’esthétique artisanale des premiers films pour proposer des œuvres ambitieuses, spectaculaires et visuellement impressionnantes.
« Dernier train pour Busan » est ainsi devenu le premier grand blockbuster zombie coréen, avec plus de 11 millions de spectateurs. Le film a popularisé l’image désormais emblématique des hordes de morts-vivants déferlant sur les survivants dans des scènes d’une ampleur inédite pour le cinéma coréen.

Puis est arrivée la pandémie de Covid-19. Comme partout dans le monde, elle a profondément modifié le regard du public sur les récits de contamination. La peur de la maladie, de l’isolement et de la perte des proches a rendu les histoires de zombies plus proches de la réalité, mais aussi plus humaines. Cette évolution se retrouve dans « Ma fille est un zombie », adaptation d’un webtoon à succès attendue en 2025. Le film raconte l’histoire d’un père qui tente de protéger sa fille transformée en zombie, convaincu qu’elle peut encore être sauvée. Une approche radicalement différente des récits traditionnels centrés sur l’élimination des infectés et la survie à tout prix. Désormais, le zombie n’est plus seulement une menace à abattre. Il devient parfois un être tragique, un proche dont l’humanité subsiste encore malgré la transformation. Cette dimension émotionnelle explique en grande partie la longévité du genre en Corée.
Longtemps cantonnées au pur divertissement horrifique, les histoires de zombies explorent aujourd’hui des thèmes plus intimes : la famille, le deuil, l’amour ou la compassion. Une évolution qui permet au genre de se renouveler sans cesse tout en conservant sa puissance symbolique.

Et à en juger par l’arrivée prochaine de « Colony », porté notamment par les stars Jun Ji-hyun et Koo Kyo-hwan, les morts-vivants coréens n’ont pas fini d’envahir les écrans du monde entier.
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