Sorti en 1943, La Légende du Grand Judo marque les débuts derrière la caméra de Akira Kurosawa, futur maître incontesté du cinéma mondial. Ce premier long métrage, connu au Japon sous le titre Sanshiro Sugata, s’inscrit dans un contexte historique délicat, en pleine Seconde Guerre mondiale, où le cinéma japonais est étroitement encadré par les autorités. Malgré ces contraintes, Kurosawa parvient à livrer une œuvre déjà habitée par ses thèmes de prédilection : la quête intérieure, l’apprentissage moral et la confrontation entre tradition et modernité.

© (Toho/SL75)

L’histoire suit Sanshiro Sugata, un jeune homme fougueux qui souhaite apprendre un art martial. D’abord attiré par le jujutsu, discipline ancienne et brutale, il découvre le judo, art émergent fondé sur des principes plus philosophiques et spirituels. Sous la tutelle d’un maître exigeant, Sanshiro entame un parcours initiatique où la maîtrise de soi devient aussi importante que la technique. Ses combats, notamment contre des pratiquants de jujutsu, incarnent autant de défis physiques que moraux, l’amenant à évoluer d’un tempérament impulsif vers une forme de sagesse. Ce récit d’apprentissage, presque universel dans sa structure, est déjà porté par une mise en scène remarquable pour un premier film. Kurosawa y expérimente un langage visuel dynamique, jouant sur les éléments naturels – vent, eau, paysages – pour traduire les états d’âme de son protagoniste. Une scène célèbre, où les herbes hautes balayées par le vent accompagnent un duel décisif, témoigne de cette capacité à transformer le décor en prolongement émotionnel. On perçoit également son sens du rythme, alternant moments de tension et instants contemplatifs.

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Pour la critique, le film est souvent considéré comme une œuvre fondatrice mais encore inégale. Certaines séquences portent la marque des contraintes de production et de la censure de l’époque, notamment dans la valorisation implicite de la discipline et de l’ordre. Pourtant, au-delà de ces limites, La Légende du Grand Judo révèle déjà une signature. Le regard de Kurosawa sur l’individu, tiraillé entre instinct et éthique, annonce ses chefs-d’œuvre à venir. Le personnage de Sanshiro, imparfait et en constante évolution, préfigure les héros complexes qui peupleront son œuvre.

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Cette redécouverte patrimoniale connaît aujourd’hui un nouvel écho : le film sera présenté lors du Festival de Cannes 2026, dans la section Cannes Classics, consacrée aux œuvres restaurées et aux grands jalons de l’histoire du cinéma. Une reconnaissance qui confirme la place essentielle de ce premier opus dans la trajectoire du cinéaste.

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Akira Kurosawa est né en 1910 à Tokyo, il grandit dans une famille où l’éducation occidentale et la tradition japonaise coexistent. Passionné de peinture dans sa jeunesse, il entre dans le cinéma comme assistant réalisateur avant de signer ce premier film à 33 ans. Sa carrière s’étendra sur plus de cinq décennies, donnant naissance à des œuvres majeures comme Rashomon, Les Sept Samouraïs ou Ran. Son style, à la croisée des influences orientales et occidentales, influencera profondément le cinéma international, de Hollywood à l’Europe.

Avec La Légende du Grand Judo, Kurosawa ne livre pas encore un chef-d’œuvre, mais pose les bases d’une vision artistique singulière. Ce premier film apparaît aujourd’hui comme une promesse, celle d’un cinéaste qui allait redéfinir les codes du récit et de la mise en scène, et dont l’empreinte reste indélébile dans l’histoire du septième art.

  • SANSHIRO SUGATA
    (La Légende du grand judo)
  • Akira Kurosawa
    1943, 1h31, Japon
  • Une présentation et une restauration numérique par Toho Global Inc. et Toho Co., Ltd.
  • Version restaurée en 4K produite par Toho Archives Co., Ltd. à partir du master positif 35 mm existant et du négatif de duplication 35 mm. Les images et le son ont été numérisés respectivement par Scanstation et Sondor Resonances. Ce nouveau DCP inclut une séquence de 12 minutes qui avait été perdue pendant de nombreuses années, depuis sa sortie initiale jusqu’à récemment. Distribution France : Carlotta Films et mk2 films.
  • La projection sera présentée en présence de Shion Komatsu (Toho Global) et de Thierry Frémaux.

© 2026 (SL75)

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