Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, Quelques jours à Nagi (Nagi Notes, Nagidaiarī) marque une nouvelle étape dans le parcours de Kōji Fukada, cinéaste japonais régulièrement remarqué dans les grands festivals internationaux. Avec ce dixième long métrage, le réalisateur de Harmonium et Love Life délaisse les cadres urbains pour installer son récit dans le village montagneux de Nagi, dans l’ouest du Japon. Une parenthèse rurale en apparence paisible, où les liens familiaux, les amours passées et les désirs longtemps tus vont progressivement refaire surface.

Un séjour qui devait être une simple parenthèse
Yuri Sakashita, architecte récemment séparée, quitte Tokyo pour rejoindre à Nagi son ancienne belle-sœur, Yoriko Endô, sculptrice vivant à la campagne. Les deux femmes ne sont plus liées officiellement par la famille, puisque Yuri s’est séparée du frère de Yoriko, parti vivre à Taïwan, mais une relation profonde a survécu à cette rupture.
Yoriko propose à Yuri de devenir son modèle. Les séances de pose et de sculpture deviennent rapidement beaucoup plus qu’un simple travail artistique. Dans l’intimité de l’atelier, les deux femmes évoquent leurs parcours, leurs choix, leurs blessures et les relations qui ont marqué leur existence. Peu à peu, le passé qu’elles pensaient avoir laissé derrière elles revient s’immiscer dans le présent.
Autour d’elles gravite une petite communauté de personnages eux-mêmes confrontés à la solitude, au deuil ou à des sentiments difficiles à exprimer. Yuri rencontre notamment Yoshihiro Iguchi, veuf et animateur de radio, tandis que deux adolescents, Haruki et Keita, développent une relation qui fait écho, à un autre âge de la vie, aux interrogations des deux femmes.
Le film avance ainsi par touches successives. Les conversations ordinaires, les gestes quotidiens, les séances de travail de Yoriko ou les promenades dans le village deviennent autant d’occasions de révéler les sentiments qui demeurent cachés. Fukada construit son récit comme un ensemble de correspondances entre les personnages, les générations et les différentes formes de solitude.
Nagi, un personnage à part entière
Le choix de Nagi n’est pas anodin. Le réalisateur s’est inspiré d’une véritable commune de la préfecture d’Okayama, située dans les montagnes de l’ouest du Japon. Le film transpose la pièce Tōkyō Notes d’Oriza Hirata, mais inverse son mouvement : alors que la pièce originale faisait venir des personnages de la campagne à Tokyo, Fukada transporte ici des personnages urbains vers une région rurale rarement représentée au cinéma.
La ville devient progressivement un personnage à part entière. Ses paysages, son musée d’art contemporain, son histoire locale, son folklore mais aussi la présence d’une base des Forces japonaises d’autodéfense composent un environnement où le calme apparent côtoie une tension plus diffuse. La radio rappelle également, en arrière-plan, les événements internationaux et notamment la guerre en Ukraine.

L’art occupe une place centrale. Yoriko sculpte des figures humaines en bois tandis que les enfants du village suivent ses cours. Le cinéma de Fukada établit ainsi un parallèle entre création artistique et relations humaines : représenter quelqu’un, l’observer, tenter de comprendre ce qu’il cache et donner une forme à ce qui ne peut être dit.
Une mise en scène patiente et profondément japonaise
Kōji Fukada retrouve ici une méthode qui lui est familière : observer plutôt qu’expliquer, laisser les silences prolonger les dialogues et faire émerger progressivement les véritables enjeux d’une situation apparemment banale.
Le film est construit sur une temporalité volontairement étirée. Des feuillets de calendrier rythment cette semaine de mars et donnent au récit une structure presque quotidienne. Les séances de sculpture deviennent des moments d’introspection tandis que les rencontres avec les habitants permettent au cinéaste d’élargir son regard à la communauté tout entière.

Cette approche rappelle par certains aspects Au revoir l’été, autre chronique estivale de Fukada, mais également l’influence du théâtre d’Oriza Hirata et celle de Yasujirō Ozu. Le cinéaste revendique aussi l’influence de Jacques Rivette et de La Belle Noiseuse pour tout ce qui concerne la relation entre l’artiste, son modèle et l’œuvre en train de naître.
Visuellement, la photographie d’Hidetoshi Shinomiya privilégie les espaces naturels, les intérieurs sobres et les compositions laissant aux personnages le temps d’exister dans le cadre. La mise en scène refuse les effets démonstratifs et préfère faire naître le trouble dans les détails.
Un casting d’une grande justesse
Takako Matsu incarne Yoriko, sculptrice solitaire dont la tranquillité apparente dissimule une histoire sentimentale douloureuse. Grande figure du cinéma et de la télévision japonaises, Matsu s’est imposée depuis les années 1990 dans des registres très différents, du drame intimiste à la comédie, tout en menant parallèlement une carrière musicale. Elle a notamment travaillé avec des cinéastes comme Yōji Yamada, Shunji Iwai et Toshiaki Nakashima. Sa présence dans Quelques jours à Nagi apporte au personnage de Yoriko une retenue particulièrement efficace : l’émotion passe moins par les mots que par les silences, les regards et les gestes.

Face à elle, Shizuka Ishibashi interprète Yuri, l’architecte récemment séparée qui découvre peu à peu que son séjour à Nagi pourrait modifier sa manière de regarder son propre passé. Née à Tokyo en 1994, Ishibashi a d’abord étudié la danse classique avant de se tourner vers la danse contemporaine puis le théâtre et le cinéma. Révélée au premier plan par The Tokyo Night Sky Is Always the Densest Shade of Blue en 2017, elle a remporté plusieurs récompenses de jeune interprète, notamment le Tokyo Gemstone Award du Festival international du film de Tokyo, ainsi que le Blue Ribbon Award de la révélation féminine. Elle a depuis confirmé son talent au cinéma comme à la télévision, notamment avec son rôle principal dans la série Swallows, pour lequel elle a remporté le Tokyo Drama Award de la meilleure actrice en 2024.

Kenichi Matsuyama complète le trio principal dans le rôle de Yoshihiro Iguchi, veuf et animateur de radio. Acteur extrêmement populaire au Japon, il s’est fait connaître aussi bien dans le cinéma d’auteur que dans de grandes productions populaires. Sa capacité à jouer des personnages à la fois réservés et traversés de contradictions s’accorde particulièrement bien avec l’univers de Fukada.

Les jeunes Waku Kawaguchi et Kiyora Fujiwara interprètent quant à eux Haruki et Keita, deux adolescents dont la relation apporte au film une seconde ligne narrative. Leur histoire fonctionne comme un miroir plus jeune du duo formé par Yuri et Yoriko.

Une chronique sentimentale qui divise
Quelques jours à Nagi confirme les qualités de Kōji Fukada : précision de l’observation, goût des personnages ambigus, attention aux silences et capacité à faire surgir une tension dramatique dans les situations les plus quotidiennes.
Le film est particulièrement intéressant lorsqu’il met en parallèle les différentes formes de solitude et interroge ce que signifie réellement appartenir à une famille lorsque les liens officiels ont disparu. Les sculptures de Yoriko deviennent alors des représentations concrètes des absents, tandis que les personnages cherchent eux-mêmes à trouver une place dans des relations qui ne correspondent pas toujours aux normes sociales.
Cette délicatesse ne fera toutefois pas nécessairement l’unanimité. Certains critiques ont salué une œuvre contemplative et subtile, tandis que d’autres ont estimé que la distance de la mise en scène et la construction volontairement sinueuse du récit limitaient l’émotion recherchée. On apprécie la sensibilité du mélodrame et la richesse des relations entre les personnages, tout en regrettant que le film ne renouvelle pas totalement les thèmes déjà explorés par Fukada. Le film peine ainsi à faire coïncider sa critique sociale et sa dimension sentimentale.
Pour autant, cette réserve critique ne remet pas en cause l’intérêt du film. Quelques jours à Nagi apparaît plutôt comme une œuvre de maturité, moins intéressée par les effets dramatiques que par les mouvements imperceptibles des sentiments. Fukada préfère observer comment une relation se transforme plutôt que désigner précisément ce qu’elle devient.

Après Harmonium, Au revoir l’été, Love Life et Love on Trial, le cinéaste poursuit ainsi une réflexion très personnelle sur la famille, l’amour, la solitude et les conventions sociales. Quelques jours à Nagi s’inscrit naturellement dans cette filmographie, tout en donnant davantage de place au paysage et à la création artistique.
Présenté en compétition à Cannes
Quelques jours à Nagi a été sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, où il a effectué sa première mondiale le 13 mai. Cette sélection constitue une nouvelle étape importante pour Kōji Fukada, déjà récompensé à Cannes en 2016 avec le Prix du jury d’Un Certain Regard pour Harmonium. Le réalisateur avait également présenté Suis-moi, je te fuis, Fuis-moi, je te suis au Festival de Cannes 2020, Love on Trial à Cannes Première en 2025, tandis que Love Life avait été présenté en compétition à la Mostra de Venise en 2022.
Le film n’a pas remporté de prix au palmarès officiel de Cannes 2026 ; sa présence en compétition constitue néanmoins une distinction importante dans le parcours international de Fukada.
La sortie française est fixée au 7 octobre 2026, avec Art House Films à la distribution. Les ventes internationales sont assurées par mk2 Films.
Fiche technique
Titre français : Quelques jours à Nagi
Titre international : Nagi Notes
Titre original : Nagidaiarī (ナギダイアリー)
Réalisation : Kōji Fukada
Scénario : Kōji Fukada
D’après : Tōkyō Notes d’Oriza Hirata
Pays : Japon, France, Singapour, Philippines
Année : 2026
Genre : drame, chronique sentimentale
Durée : 1 h 50
Langue : japonais
Image : Hidetoshi Shinomiya
Décors : Yukari Otsuki
Montage : Sylvie Lager
Musique : Pei-Chin Lee
Son : Hiroaki Masuko
Mixage : Olivier Goinard
Sculptures : Ami Yoshida
Costumes : Shoko Watanabe
Coiffure et maquillage : Miwako Sugawara
Production : Hassaku Labs, Survivance
Coproducteurs : Star Sands, Momo Film Co., Nathan Studio, Wonderstruck
Producteurs : Atsuko Ohno, Ryo Nagai, Michiaki Tsunoda
Coproducteurs : Terutarô Osanai, Carine Chichkowsky, Tan Si En, Hisashi Sato
Producteurs exécutifs : Takashi Shinomiya, Jiro Ohno, Guillaume Morel, Jossette Atayde, Maria Sophia Atayde Marudo
Ventes internationales : mk2 Films
Distribution France : Art House Films
Première mondiale : Festival de Cannes 2026, 13 mai 2026
Sélection : Festival de Cannes 2026, Compétition officielle
Sortie France : 7 octobre 2026
Principales récompenses et sélections
• Festival de Cannes 2026 : Compétition officielle
• Première mondiale : 13 mai 2026
• À noter dans le parcours du réalisateur : Harmonium, Prix du jury Un Certain Regard à Cannes en 2016 ; Au revoir l’été, Grand Prix et Prix du jury jeune au Festival des 3 Continents en 2013.
Quelques jours à Nagi s’impose finalement comme un film profondément fidèle au cinéma de Kōji Fukada : une œuvre attentive aux êtres ordinaires, aux relations qui échappent aux définitions simples et aux blessures que le temps ne suffit pas toujours à refermer. Derrière la tranquillité de Nagi, le réalisateur observe les bouleversements intérieurs de personnages qui cherchent moins à recommencer leur vie qu’à comprendre ce qu’ils peuvent encore en attendre. Une chronique délicate, parfois distante, mais riche de ces silences et de ces zones d’ombre qui constituent depuis longtemps la signature du cinéaste japonais.
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