Dans la ville de Gifu, berceau des célèbres wagasa – les ombrelles traditionnelles japonaises –, une nouvelle école s’est donné une mission ambitieuse : assurer la transmission d’un savoir-faire ancestral aujourd’hui menacé de disparition. Face au vieillissement des artisans et au manque de relève, cette formation inédite entend préserver l’un des symboles les plus raffinés de l’artisanat japonais.

Un héritage vieux de plusieurs siècles
Introduites au Japon depuis la Chine il y a plus d’un millénaire, les premières ombrelles étaient réservées à la noblesse et aux cérémonies religieuses. À partir de l’époque d’Edo (1603-1868), elles se démocratisent progressivement grâce au développement des techniques artisanales et deviennent un objet du quotidien autant qu’un accessoire esthétique.

Fabriquées à partir de bambou, de papier washi et d’huile végétale, les wagasa incarnent un savoir-faire minutieux transmis de génération en génération. Aujourd’hui encore, elles accompagnent de nombreuses formes d’arts traditionnels japonais, notamment le théâtre kabuki, les danses classiques (nihon buyō) ou encore la cérémonie du thé, où elles sont appréciées autant pour leur élégance que pour leur valeur culturelle.
Gifu, capitale des ombrelles traditionnelles
Réputée pour la qualité de son papier Mino washi et située le long de la rivière Nagara, Gifu est devenue dès l’époque d’Edo le principal centre de production d’ombrelles du pays. Le transport fluvial a largement favorisé l’essor de cette activité, qui a connu son apogée au milieu du XXᵉ siècle.
Vers 1945, plus de dix millions d’ombrelles étaient produites chaque année dans la région et plusieurs centaines de grossistes animaient cette industrie florissante. Aujourd’hui, Gifu représente encore près de 60 % de la production nationale de wagasa, mais cette activité n’est plus que l’ombre d’elle-même. La généralisation des parapluies occidentaux, l’évolution des modes de consommation et la baisse de la demande ont entraîné une chute spectaculaire de la production, désormais limitée à quelques milliers de pièces par an. Seuls quelques ateliers perpétuent encore cet artisanat.
Une école pour sauver un savoir-faire
Pour enrayer ce déclin, l’Association des ombrelles de Gifu a créé une école de formation qui rompt avec le modèle traditionnel de l’apprentissage auprès d’un maître artisan.

Plutôt que de reposer sur une longue relation maître-apprenti, parfois difficile à mettre en place et coûteuse pour les ateliers, la formation adopte un fonctionnement comparable à celui d’un établissement scolaire. Accessible à tous, elle permet d’acquérir progressivement les compétences indispensables à la fabrication des wagasa.

Pendant deux ans, les étudiants suivent des cours trois jours par semaine, alternant enseignements théoriques et ateliers pratiques. Ils découvrent l’histoire des ombrelles, les propriétés des matériaux ainsi que les nombreuses techniques nécessaires à leur réalisation.
Plus de cent étapes pour une seule ombrelle
La fabrication d’une ombrelle traditionnelle compte plus d’une centaine d’étapes particulièrement délicates. Chaque opération – de la préparation du bambou à la pose du papier washi, en passant par le montage de la structure et les finitions – demande une grande précision et une solide expérience.

Historiquement, ces différentes tâches étaient réparties entre plusieurs artisans spécialisés. Les élèves bénéficient aujourd’hui de l’enseignement de professionnels encore en activité, qui leur transmettent des gestes souvent acquis après des décennies de pratique.

À l’issue de leur formation, les diplômés pourront choisir leur orientation en fonction de leurs compétences et de leurs ambitions, qu’il s’agisse d’intégrer un atelier existant ou de poursuivre leur perfectionnement.
Un défi partagé par tout l’artisanat japonais
La situation des wagasa de Gifu illustre une problématique plus large qui touche l’ensemble des métiers d’art au Japon. Le pays compte 244 artisanats officiellement reconnus comme « artisanats traditionnels » par le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, parmi lesquels les laques de Wajima, les porcelaines de Hasami ou encore les papiers artisanaux d’Echizen.

Pourtant, le nombre d’artisans ne cesse de diminuer. En un peu plus de quarante ans, leurs effectifs sont passés d’environ 288 000 à moins de 50 000, tandis que la valeur de la production a été divisée par plus de cinq.

Face à cette érosion, plusieurs régions multiplient les initiatives. Des écoles de formation, des programmes destinés aux étudiants ou encore des ateliers d’initiation sont progressivement mis en place afin d’attirer une nouvelle génération de passionnés.

À Gifu, cette école représente ainsi bien plus qu’un simple établissement d’enseignement : elle incarne l’espoir de préserver un patrimoine culturel d’exception et de permettre aux délicates ombrelles japonaises de continuer à traverser les générations.
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