Quinze ans après la catastrophe de Fukushima Daiichi, le Japon semble hésiter entre mémoire et pragmatisme. L’accident, survenu en 2011 dans cette centrale exploitée par Tokyo Electric Power Company, avait révélé au grand jour les risques majeurs liés à l’énergie nucléaire. Il devait marquer un tournant décisif vers un modèle énergétique plus sûr et durable. Pourtant, aujourd’hui, le gouvernement japonais opère un retour assumé vers l’atome.

Dans les mois qui ont suivi la catastrophe, Tokyo avait pourtant engagé une inflexion notable. La dépendance au nucléaire devait diminuer, tandis que les énergies renouvelables étaient appelées à devenir le pilier du mix énergétique. Des politiques incitatives, notamment des tarifs de rachat avantageux pour l’électricité solaire, avaient permis de doubler la part des renouvelables, passée d’environ 10 % à plus de 20 %. Mais cet élan s’est essoufflé. Le manque de terrains pour le solaire et la hausse des coûts pour l’éolien en mer ont freiné les ambitions. Résultat : le Japon reste fortement dépendant des énergies fossiles, qui représentent encore près de 70 % de sa production électrique. Une situation paradoxale pour un pays engagé dans la lutte contre le changement climatique et vulnérable aux fluctuations géopolitiques, comme l’ont montré la guerre en Ukraine ou les tensions au Moyen-Orient.

Face à ces difficultés, le gouvernement a progressivement réorienté sa stratégie. Il mise désormais sur une relance du nucléaire, avec un objectif de 20 % du mix énergétique d’ici 2040, soit presque le double du niveau actuel. La durée de vie des réacteurs a été prolongée au-delà de 60 ans, et les opérateurs sont encouragés à moderniser ou remplacer leurs installations. Cette inflexion repose notamment sur des considérations économiques. La demande en électricité devrait croître, portée par le développement des centres de données liés à l’intelligence artificielle. Pour les autorités, le nucléaire apparaît comme un levier de compétitivité industrielle. Mais ce choix ravive de profondes inquiétudes. Avant Fukushima, une confiance quasi absolue régnait dans la sûreté des installations japonaises. Cette « illusion de sécurité » avait déjà été ébranlée par des accidents majeurs, comme celui de Three Mile Island en 1979 ou celui de Tchernobyl en 1986. Malgré ces précédents, le Japon n’avait pas su instaurer une véritable culture de sûreté.
Après 2011, de nouvelles normes ont été mises en place. Pourtant, des voix s’élèvent pour souligner que la sécurité ne repose pas uniquement sur la technologie ou la réglementation, mais sur une vigilance constante des exploitants. Or, plusieurs scandales récents fragilisent cette confiance. À la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, des défaillances dans les dispositifs antiterroristes ont conduit à un arrêt imposé par l’autorité de régulation. Ailleurs, des données sismiques ont été falsifiées dans le cadre d’évaluations de sécurité. Ces incidents alimentent le scepticisme de la population et interrogent la réalité des progrès accomplis. D’autres défis persistent : plans d’évacuation jugés insuffisants, manque d’ingénieurs qualifiés, absence de solution pérenne pour le stockage des déchets radioactifs. Autant d’obstacles qui rendent incertain l’objectif gouvernemental.
Dans ce contexte, certains experts plaident pour un retour à l’esprit des lendemains de Fukushima : réduire progressivement la dépendance au nucléaire et accélérer le développement des alternatives. Généralisation des panneaux solaires, essor de l’éolien offshore, déploiement massif des batteries et modernisation des réseaux électriques figurent parmi les pistes avancées. La mise en place d’une tarification du carbone est également jugée essentielle pour orienter les choix énergétiques.
Quinze ans après la catastrophe, le Japon se trouve à un carrefour. Entre impératifs économiques, contraintes climatiques et devoir de mémoire, la question énergétique reste plus que jamais un enjeu de société. Le défi est désormais clair : construire un avenir qui ne répète pas les erreurs du passé.
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