Pourquoi BTS a-t-il choisi d’intituler son cinquième album « Arirang » ? Derrière ce titre familier pour les Coréens se cache peut-être bien plus qu’un simple clin d’œil à une chanson traditionnelle. En empruntant le nom de ce chant séculaire, le groupe semble vouloir renouer avec ses racines culturelles tout en évoquant son propre parcours, fait d’épreuves, de persévérance et d’espoir.
Chanson folklorique emblématique, « Arirang » est connue de presque tous les Coréens, quel que soit leur âge ou leur lieu de résidence. Il suffit qu’elle soit entonnée en public pour que la foule se mette spontanément à fredonner ou à chanter. Transmise oralement à travers la péninsule depuis des siècles, elle accompagne depuis longtemps les moments du quotidien, qu’il s’agisse de travaux agricoles, de longs voyages ou même de manifestations politiques. Souvent qualifiée d’hymne national officieux de la Corée, « Arirang » ne désigne pas une seule chanson mais un ensemble de chants folkloriques partageant un même refrain, autour des mots « Ari » ou « Arirang ». Son origine remonterait au moins à la dynastie Joseon (1392-1910), mais son compositeur reste inconnu et l’étymologie exacte du mot demeure incertaine. Selon l’interprétation la plus répandue, « ari » évoquerait la beauté tandis que « rang » renverrait à un être cher, donnant à l’expression une connotation affective.
Au fil des siècles, de nombreuses théories ont tenté d’expliquer l’origine du titre. L’une des plus célèbres, la théorie d’Arang, relie le chant à la légende d’Arang, fille d’un magistrat de Miryang assassinée après avoir repoussé les avances d’un fonctionnaire au XVIe siècle. Dans la douleur, les habitants auraient scandé son nom, qui aurait peu à peu évolué en « Arirang ». Une autre hypothèse renvoie à Dame Alyeong, épouse du fondateur du royaume de Silla, Park Hyeokgeose. Selon cette version, le roi aurait souvent chanté le nom de sa reine, qui se serait progressivement transformé en « Arirang ». Une troisième théorie associe quant à elle le chant aux ouvriers ayant participé à la construction du palais de Gyeongbok, dont les protestations contre les impôts auraient évolué phonétiquement vers ce terme.
Quelle que soit sa véritable origine, « Arirang » gagne une reconnaissance internationale à la fin du XIXe siècle lorsque le missionnaire américain Homer Hulbert en transcrit la mélodie dans la revue The Korean Repository. Il y souligne alors l’importance du chant pour les Coréens, qu’il compare à celle du riz dans leur quotidien. La version la plus connue aujourd’hui doit cependant beaucoup au film « Arirang » réalisé par Na Woon-gyu en 1926. Situé dans le contexte de la lutte pour l’indépendance face à l’occupation japonaise, le film montre un travailleur emmené de force par la police coloniale tandis que la mélodie retentit. Cette scène renforce durablement l’association du chant avec la souffrance, mais aussi avec la résistance.
Depuis, « Arirang » est devenue un symbole culturel majeur. La chanson donne son nom à de nombreux projets nationaux, dont le satellite multifonctions coréen Arirang, et est régulièrement interprétée lors de festivals ou d’événements culturels à l’étranger. En 2013, elle a même été inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. La même année, Séoul lançait le Festival Arirang, rendez-vous annuel mêlant concours de chant, défilés et célébrations culturelles. Au-delà de son histoire, « Arirang » est surtout un creuset d’émotions. Le chant a longtemps servi de miroir aux sentiments collectifs du peuple coréen, exprimant tour à tour le han — ce chagrin profond propre à la culture coréenne — mais aussi l’amour, le désir, l’espoir, la libération ou encore le sentiment d’appartenance à une communauté. Durant la colonisation japonaise entre 1910 et 1945, la chanson symbolisait la douleur et la résistance des Coréens vivant sous domination. On la chantait lors des réunions familiales ou pendant les pauses des travaux agricoles, comme une manière de partager et d’apaiser une tristesse collective. Pendant la guerre de Corée, entre 1950 et 1953, elle portait également la nostalgie de ceux séparés de leurs proches.
Dans les années 1970 et 1980, « Arirang » prend une nouvelle dimension en devenant un chant de solidarité lors des manifestations ouvrières et étudiantes. Pendant le soulèvement de Gwangju en 1980, étudiants et citoyens la chantaient souvent à la fin des rassemblements, transformant la mélodie en symbole d’unité et de détermination.
Cette richesse émotionnelle éclaire le choix de BTS. Lors d’une émission en direct consacrée à leur prochain album, RM a expliqué que le groupe souhaitait créer un projet capable de refléter « toute la palette d’émotions » vécues au cours de sa carrière. Dans ce contexte, « Arirang » apparaît comme un titre particulièrement évocateur. Avant de devenir des superstars mondiales, les membres de BTS ont eux aussi traversé des années difficiles. Lors de leurs débuts en 2013 sous le label BigHit Music — alors une petite agence — le groupe a souvent été ignoré ou critiqué par l’industrie, notamment à cause de son concept hip-hop et de son nom jugé atypique. Peu à peu, cependant, leurs chansons engagées et leurs performances énergiques ont séduit un public toujours plus large, en Corée comme à l’international. Le tournant intervient en 2015 avec l’EP « The Most Beautiful Moment in Life, Pt. 1 », qui touche une génération entière grâce à son récit universel sur la jeunesse. Le titre « Dope », porté par son énergie explosive, contribue également à propulser le groupe sur la scène mondiale.
Les difficultés de leurs débuts, leur persévérance et la solidarité entre les sept membres font ainsi écho à l’univers émotionnel d’« Arirang ». Comme la chanson folklorique, leur histoire parle de tristesse, d’espoir, de résilience et de communauté.
Dans cette perspective, le titre « Arirang » ne serait pas seulement un hommage à la tradition coréenne. Il pourrait aussi être la manière, pour BTS, de raconter son propre voyage — un parcours semé d’obstacles mais porté par la même force collective qui résonne depuis des siècles dans ce chant emblématique.
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