Perché à l’extrémité nord de l’île de Kyushu, dans l’arrondissement de Moji à Kitakyushu, le phare de Hesaki domine la mer intérieure de Seto et ses couloirs maritimes animés. Depuis le sommet de sa tour cylindrique, accessible par un étroit escalier en colimaçon, le regard embrasse l’horizon. À travers les vitres de la lanterne, les silhouettes des navires se détachent nettement, glissant entre les îles et les courants de cette mer stratégique du sud-ouest du Japon.

Allumé pour la première fois en 1872, le phare de Hesaki est l’un des plus anciens phares de style occidental du pays encore en activité. Mais son histoire commence bien avant l’édification de sa tour de pierre.
Dès 1836, un moine bouddhiste nommé Seikyo prend l’initiative d’allumer des torches sur ce promontoire battu par les vents. La zone est alors redoutée des marins : les récifs dissimulés sous la surface provoquent de fréquents accidents. Animé par un profond sens du devoir, le moine entreprend de guider les embarcations dans l’obscurité. Après sa mort, les habitants du village poursuivent la tradition, maintenant chaque nuit la flamme salvatrice. Cette veille communautaire se perpétue jusqu’à ce que l’État prenne le relais avec la construction d’un véritable phare.

La modernisation intervient dans un contexte de profondes mutations politiques. À la fin de l’époque d’Edo, le Japon s’ouvre progressivement aux puissances étrangères. À la suite du traité d’Osaka conclu entre le shogunat Tokugawa et un envoyé britannique, plusieurs phares doivent être construits pour sécuriser les routes maritimes et répondre aux exigences du commerce international. C’est dans ce cadre que le phare de Hesaki est conçu par l’ingénieur écossais Richard Henry Brunton (1841-1901), surnommé le « père des phares japonais ». Recruté par le gouvernement, il supervise la construction de nombreux phares à travers l’archipel, introduisant des techniques et des standards occidentaux. À Hesaki, il imagine une tour trapue en pierre, solide et fonctionnelle, adaptée aux conditions locales.

En 1872, la lumière jaillit pour la première fois d’une simple lampe à huile. Le faisceau, modeste mais constant, marque une avancée décisive pour la sécurité maritime dans la mer intérieure de Seto. En 1895, une nouvelle étape est franchie avec l’installation de lentilles de Fresnel de fabrication française. Composées de plus de 80 pièces de verre savamment assemblées, elles permettent de concentrer et de projeter la lumière sur de longues distances. Le phare est alors converti en modèle rotatif, renforçant encore son efficacité.

Au fil des décennies, l’édifice traverse les bouleversements de l’histoire japonaise, des dernières années du shogunat à l’ère industrielle, puis aux conflits du XXe siècle, sans jamais cesser d’assurer sa mission première : protéger les marins.En 2020, le phare de Hesaki est désigné bien culturel national important, reconnaissance officielle de sa valeur historique et patrimoniale. Cette distinction consacre à la fois l’engagement pionnier d’un moine du XIXe siècle, l’expertise d’un ingénieur venu d’Écosse et la mémoire collective d’une communauté tournée vers la mer.
Aujourd’hui encore, sa silhouette de pierre veille sur les eaux de la mer intérieure de Seto, rappelant qu’avant l’électricité et les systèmes de navigation modernes, une simple flamme pouvait sauver des vies.
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