À peine reconduite à la tête du gouvernement, la Première ministre japonaise Sanae Takaichi affiche déjà ses priorités : consolider son pouvoir intérieur, durcir la ligne face à la Chine et renforcer l’alliance stratégique avec les États-Unis de Donald Trump.

© 2026 (newscom/SL75)

Élue en octobre première femme à diriger le Japon, Takaichi a été confirmée mercredi par le Parlement après la victoire écrasante de son camp aux élections législatives. Dans la foulée, elle a formé son deuxième gouvernement, portée par une supermajorité des deux tiers à la Chambre basse, dominée par le Parti libéral-démocrate (PLD). Cette supermajorité donne au PLD un levier politique considérable. Elle permet de contrôler les postes clés des commissions parlementaires et d’imposer des textes même en cas de rejet par la Chambre haute, où la coalition au pouvoir ne dispose pas de la majorité. Forte de ce rapport de force, Takaichi entend renforcer son parti et imprimer sa marque sur l’agenda national.

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Lors d’une conférence de presse mercredi soir, la cheffe du gouvernement a exprimé son souhait d’approfondir les relations avec le président américain Donald Trump, qu’elle doit rencontrer à Washington le mois prochain. Elle a insisté sur la nécessité de renforcer la coopération en matière de sécurité économique, notamment dans le développement des terres rares, un secteur stratégique dans un contexte de tensions accrues entre Tokyo et Pékin. Le soutien affiché par Trump avant les élections japonaises a été remarqué. Quelques heures avant la reconduction de Takaichi, le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick, a annoncé que le Japon financerait trois projets aux États-Unis dans le cadre d’un plan d’investissement de 550 milliards de dollars promis en octobre. La première vague d’investissements, d’un montant de 36 milliards de dollars, comprend une usine de gaz naturel dans l’Ohio, une installation d’exportation de pétrole brut sur la côte du golfe du Mexique et un site de fabrication de diamants synthétiques. Takaichi a dit espérer coopérer étroitement avec Trump lors de leur rencontre prévue le 19 mars.

Dans le même temps, le Japon subit des pressions croissantes pour augmenter ses dépenses de défense. Sanae Takaichi affiche clairement son ambition de renforcer la puissance militaire du pays. Elle souhaite réviser d’ici décembre les politiques de sécurité et de défense, lever l’embargo sur les exportations d’armes létales et s’éloigner davantage des principes pacifistes hérités de l’après-guerre. Le Japon envisage même le développement d’un sous-marin à propulsion nucléaire afin d’accroître ses capacités offensives. La Première ministre entend également améliorer le recueil de renseignements et créer une agence nationale de coordination travaillant plus étroitement avec Washington et des partenaires comme l’Australie et la Grande-Bretagne. Elle soutient par ailleurs une loi anti-espionnage controversée visant principalement les espions chinois, un texte que certains experts jugent susceptible de porter atteinte aux libertés civiles.

La ligne dure de Takaichi s’illustre aussi dans sa position sur Taïwan. En novembre, elle a évoqué la possibilité d’une intervention japonaise en cas d’attaque chinoise contre l’île autonome revendiquée par Pékin. Ces propos ont entraîné des représailles diplomatiques et économiques de la part de la Chine. Au Japon, où l’affirmation croissante de Pékin suscite l’inquiétude, une partie de l’opinion a salué cette fermeté. Forte de sa victoire électorale, Takaichi pourrait encore durcir sa position.

Mais la cheffe du gouvernement doit aussi répondre aux préoccupations économiques. Sa priorité immédiate est de lutter contre la hausse des prix et la stagnation des salaires, et d’adopter un budget retardé par les élections. Elle propose notamment une réduction temporaire, pendant deux ans, de la taxe sur les produits alimentaires afin d’alléger le coût de la vie des ménages. Toutefois, des experts mettent en garde contre une politique budgétaire expansive susceptible d’alimenter l’inflation et de retarder les efforts de réduction de l’énorme dette publique japonaise. À ces défis s’ajoutent le déclin démographique et les inquiétudes sécuritaires, qui pourraient reléguer à plus tard son ambition de réviser la Constitution pacifiste d’après-guerre rédigée sous l’influence américaine.

Sur le plan sociétal, Takaichi assume une ligne ultra-conservatrice. Elle souhaite durcir les politiques d’immigration et de naturalisation, dans un contexte de frustration croissante au sein d’une partie de la population. En janvier, son gouvernement a approuvé des règles plus strictes en matière de résidence permanente et de lutte contre le non-paiement des impôts et cotisations sociales.

Elle défend également la succession impériale exclusivement masculine et s’oppose au mariage homosexuel. Hostile à une réforme du droit civil qui permettrait aux couples mariés de porter des noms de famille différents, elle propose en alternative un usage élargi du nom de jeune fille comme pseudonyme, une position vivement critiquée par les défenseurs des droits humains.

À la croisée des tensions régionales et des incertitudes économiques, Sanae Takaichi entame donc son nouveau mandat avec un cap clair : affirmer la puissance du Japon, consolider l’alliance américaine et imprimer une marque conservatrice durable sur la société japonaise. Reste à savoir si cette stratégie ambitieuse saura convaincre une opinion publique confrontée à des défis quotidiens pressants.

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