Avec le retour au pouvoir de Donald Trump à la présidence des États-Unis, la diplomatie japonaise entre dans une phase de profond questionnement. Pourtant, lors des récentes élections à la Chambre des représentants, les débats de politique étrangère sont restés étonnamment feutrés, comme si l’ampleur des bouleversements en cours n’avait pas encore pleinement pénétré la scène politique nippone.

Le Parti libéral-démocrate au pouvoir, tout comme la nouvelle Alliance réformiste centriste, continuent d’affirmer leur attachement à un ordre international fondé sur l’État de droit. Tous deux considèrent l’alliance nippo-américaine comme l’un des piliers essentiels de cet ordre. Cette ligne de continuité peut sembler rassurante, mais elle apparaît de plus en plus décalée face à une Amérique trumpienne qui s’affranchit ouvertement des règles qu’elle a longtemps contribué à établir. Fidèle à sa doctrine « L’Amérique d’abord », l’administration Trump perçoit désormais les alliances moins comme des atouts que comme des charges. Sa priorité stratégique se concentre sur l’hémisphère occidental, tandis qu’elle cherche à transférer une part croissante de la responsabilité sécuritaire en Asie et en Europe à ses alliés. Dans sa récente stratégie de défense nationale, Washington exige ainsi que ces derniers portent leurs dépenses militaires à 5 % de leur produit intérieur brut, une demande lourde de conséquences politiques et budgétaires.

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Cette administration n’hésite pas non plus à remettre en cause la souveraineté d’autres États pour servir ses intérêts. Quelques jours après le Nouvel An, une opération militaire menée au Venezuela a abouti à l’arrestation du président et de son épouse, placés sous la garde des États-Unis. Par ailleurs, la menace de droits de douane élevés, combinée à des allusions au recours à la force, a été utilisée dans la tentative américaine d’acquérir le Groenland, territoire autonome du Danemark. Ces pratiques, tout comme la généralisation de politiques tarifaires protectionnistes, fragilisent le système mondial de libre-échange. L’ordre international fondé sur des règles communes montre ainsi des signes évidents d’effritement. Le Premier ministre canadien, Mark Carney, l’a reconnu sans détour. Lors du dernier Forum économique mondial à Davos, il a estimé qu’au lieu d’attendre le retour hypothétique de l’ancien ordre, il fallait créer de nouvelles institutions et des accords véritablement fonctionnels. Son appel à une coopération renforcée entre puissances moyennes pour faire contrepoids aux grandes puissances a trouvé un écho favorable auprès de nombreux pays.

Face à cette situation, le Japon a choisi la retenue, évitant toute critique frontale du comportement américain. Or, une obéissance passive risquerait d’entamer sa crédibilité internationale sans pour autant servir ses intérêts nationaux. Ce dont Tokyo a besoin, c’est d’une vision diplomatique plus autonome, moins dépendante de l’alliance nippo-américaine, et capable d’anticiper un possible repli durable des États-Unis sur eux-mêmes. Pour renforcer sa marge de manœuvre, le Japon doit prendre l’initiative, aux côtés d’autres puissances moyennes, afin de contribuer à la reconstruction des normes internationales. Cela passe par un approfondissement urgent des relations avec des partenaires partageant les mêmes valeurs, tels que l’Australie, la Corée du Sud ou les Philippines, mais aussi par un engagement accru envers les pays du Sud.

À l’heure actuelle, ni le parti au pouvoir ni l’opposition ne semblent pleinement mesurer la gravité des transformations en cours. Pourtant, seule une approche diplomatique lucide, proactive et diversifiée permettra au Japon de traverser cette période de recomposition de l’ordre mondial sans y perdre son influence ni ses principes.

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