En Corée, certains mots du quotidien changent de saveur selon le contexte. Gogi, qui signifie simplement « viande », en est l’exemple parfait. Prononcé un jour ordinaire, il peut désigner du porc, du poulet ou toute viande grillée. Mais le mot prend une tout autre dimension lorsqu’il accompagne une réussite importante : un examen réussi, un nouvel emploi prestigieux ou la conclusion d’un contrat décisif. À ce moment-là, pour beaucoup de Coréens, gogi ne laisse guère de place au doute : il est question de bœuf, et de très bon bœuf.

Cette association entre gogi et célébration trouve ses racines dans l’histoire du pays. Pendant des siècles, la viande a été un aliment rare sur la péninsule coréenne. La société, essentiellement agricole, dépendait des bovins pour le travail des champs. Tuer un bœuf pour sa viande était impensable dans de nombreuses régions, tant il représentait une richesse et un outil indispensable à la survie des familles. L’alimentation quotidienne reposait davantage sur les céréales, les légumes et le poisson.

Ce n’est qu’au cours du XXᵉ siècle, avec l’industrialisation rapide et l’essor économique de la Corée du Sud, que la consommation de viande s’est démocratisée. Le porc est devenu la viande la plus courante, tandis que le bœuf est resté un produit à part, plus rare et plus cher. C’est dans ce contexte que le hanwoo, race bovine coréenne emblématique, s’est imposé comme un produit d’exception. Sélectionné pour la finesse de son persillage et la tendreté de sa chair, il est aujourd’hui considéré comme un fleuron de la gastronomie nationale.

Progressivement, le langage a suivi cette évolution. Dire « manger du gogi » pour fêter un événement important est devenu une formule presque codée. Derrière ce mot générique se cache l’idée d’un repas spécial, coûteux, qui marque le respect et la générosité de celui qui invite. Offrir du hanwoo, c’est reconnaître la valeur de la réussite célébrée et partager un moment qui sort de l’ordinaire.

Cette symbolique reste très présente dans la Corée contemporaine. Les restaurants de barbecue coréen, où l’on grille la viande au centre de la table, sont des lieux privilégiés pour les repas d’affaires et les célébrations personnelles. Autour des braises, le bœuf devient un prétexte à la convivialité, au partage et à la reconnaissance mutuelle. Même à l’ère de la mondialisation et des viandes importées, le hanwoo conserve son statut particulier, à la fois produit de luxe et marqueur identitaire.
Ainsi, derrière la simplicité du mot gogi se cache toute une histoire sociale et culturelle. Plus qu’un aliment, il incarne le chemin parcouru par la Corée, d’une société rurale frugale à une nation moderne où la réussite se fête autour d’un morceau de bœuf d’exception.
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