Chaque début d’année, alors que le Japon se remet des célébrations du Nouvel An, une tradition discrète mais hautement symbolique attire l’attention : la visite de responsables gouvernementaux au sanctuaire Ise Jingu, dans la préfecture de Mie. Loin d’être une simple formalité protocolaire, ce déplacement renvoie à des couches profondes de l’histoire, de la culture et des tensions contemporaines entre religion et État.

© 2026 (licence SL75)

Le sanctuaire d’Ise, souvent appelé le cœur spirituel du shintoïsme, est dédié à la déesse Amaterasu, divinité solaire et ancêtre mythique de la famille impériale. Reconstruit à l’identique tous les vingt ans selon un rituel millénaire, il incarne la continuité et la pureté, valeurs centrales de la tradition shinto. Pour de nombreux Japonais, s’y rendre en début d’année relève d’un geste de renouveau, de prière pour la prospérité et la paix. Cette pratique est connue sous le nom de hatsumōde, la première visite au sanctuaire de l’année.

Lorsque ce sont des membres du gouvernement, voire des Premiers ministres, qui s’y rendent, le geste prend une dimension politique. Officiellement, ces visites sont présentées comme privées, effectuées à titre personnel. Les responsables expliquent venir prier pour la santé de la nation, la sécurité du peuple et la réussite de l’année à venir. Pourtant, la frontière entre démarche individuelle et acte public demeure floue.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Constitution japonaise affirme clairement la séparation de la religion et de l’État. Cette disposition vise à éviter le retour du shinto d’État, idéologie qui avait été instrumentalisée avant 1945 pour soutenir le militarisme et le nationalisme. Dans ce contexte, chaque visite officielle ou semi-officielle dans un sanctuaire majeur ravive le débat sur le respect de ce principe constitutionnel.

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Le sanctuaire d’Ise occupe toutefois une place à part. Contrairement au sanctuaire Yasukuni, souvent associé aux controverses mémorielles et aux crimes de guerre, Ise bénéficie d’une image plus consensuelle, liée à l’identité culturelle et à la tradition impériale plutôt qu’au passé militaire. Cela explique en partie pourquoi les visites de début d’année y suscitent moins de réactions internationales, tout en continuant d’alimenter les discussions internes. Pour les partisans de cette tradition, il s’agit avant tout d’un acte culturel. Le shinto, affirment-ils, n’est pas une religion au sens occidental du terme, mais un ensemble de rites et de valeurs intimement liés à la vie quotidienne japonaise. Dans cette perspective, se rendre à Ise en début d’année relèverait davantage d’un hommage au patrimoine national que d’un acte religieux.

Les critiques, eux, soulignent que la symbolique reste puissante. La présence de dirigeants politiques dans un lieu aussi chargé de sens peut être perçue comme une validation implicite d’un lien entre pouvoir politique et spiritualité shinto. Ils rappellent que, même sans déclaration officielle, les images et les gestes comptent, surtout dans un pays marqué par une histoire où ces liens ont déjà été problématiques.

Ainsi, la visite du sanctuaire de Mie par les gouvernements japonais au début de l’année se situe à la croisée du rituel, de la mémoire et de la politique. Elle reflète la manière dont le Japon contemporain tente d’équilibrer respect des traditions ancestrales et engagement envers les principes démocratiques modernes. Un pas mesuré, chaque mois de janvier, entre la terre des hommes et le domaine des dieux.

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