Les déclarations de la Première ministre japonaise Sanae Takaichi sur une éventuelle implication du Japon en cas de crise à Taïwan ont ravivé les tensions avec la Chine et suscité les inquiétudes croissantes autour de son style de gouvernance. À peine entrée en fonction, la première femme à diriger le Japon apparaît déjà isolée, entourée de peu de voix modérées capables de tempérer une ligne diplomatique jugée rigide et risquée.

Issue de l’aile conservatrice du Parti libéral-démocrate (PLD), Sanae Takaichi est souvent présentée comme l’héritière politique de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe, assassiné en 2022. Si elle revendique son héritage sécuritaire, plusieurs observateurs estiment qu’elle ne possède ni sa finesse politique ni sa capacité à bâtir des consensus par le dialogue, notamment sur des dossiers sensibles comme la Chine ou Taïwan. Cette fragilité est accentuée par la rupture, début octobre, de l’alliance historique entre le PLD et le parti centriste Komeito, après vingt-six ans de coalition. Soutenu par la puissante organisation bouddhiste Soka Gakkai, le Komeito jouait un rôle clé de médiateur avec Pékin, privilégiant le dialogue même lorsque les relations officielles se tendaient. Son départ prive désormais le gouvernement d’un canal diplomatique précieux.

Au sein même du PLD, les spécialistes de la Chine se font rares autour de la Première ministre. Des figures influentes et modérées, comme l’ancien secrétaire général Hiroshi Moriyama, ne font plus partie de son cercle rapproché. Or, Moriyama avait récemment contribué à apaiser les relations commerciales avec Pékin, notamment sur la reprise des importations de produits alimentaires japonais, suspendues après les propos de Takaichi sur Taïwan. Sur le plan intérieur, la cheffe du gouvernement a confié les postes économiques clés à des parlementaires favorables à une politique budgétaire expansionniste, écartant les appels à une discipline financière plus stricte. Avec une majorité fragile au Parlement, elle cherche désormais l’appui de formations d’opposition fiscalement accommodantes, renforçant l’image d’un pouvoir concentré entre des alliés idéologiques.

Cette liberté nouvelle inquiète de nombreux experts, qui redoutent des décisions prises sans contrepoids politique réel. En matière de défense notamment, la volonté affichée de renforcer les capacités militaires du Japon a irrité Pékin et suscité des critiques en Corée du Sud, malgré une amélioration récente des relations entre Tokyo et Séoul. Plusieurs sources gouvernementales doutent de la capacité de Sanae Takaichi à gérer des dossiers diplomatiques complexes avec la prudence nécessaire. Contrairement à Shinzo Abe, qui combinait fermeté stratégique et gestes d’apaisement, elle assume une position résolument pro-Taïwan, sans sembler tolérer de divergences au sein de son entourage. Cette posture a provoqué de vives réactions jusque dans l’opposition. Ichiro Ozawa, figure majeure du Parti démocrate constitutionnel, a dénoncé une stratégie consistant à « jeter de l’huile sur le feu » et s’est interrogé publiquement sur la capacité de la Première ministre à prendre des décisions réfléchies dans un contexte régional déjà explosif.

À peine installée au pouvoir, Sanae Takaichi doit désormais faire face à une équation délicate : gouverner sans alliés modérateurs tout en évitant que sa ligne dure ne fragilise durablement la diplomatie et l’économie japonaises.

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