Chaque début d’année, au Japon, une présence discrète mais essentielle s’invite dans les foyers, les commerces et les temples : le kagami mochi. Composé de deux galettes de riz gluant empilées l’une sur l’autre et surmontées d’une petite orange amère, ce symbole du Nouvel An, le shōgatsu, incarne à lui seul un dialogue ancien entre spiritualité, nature et continuité du temps.

Le mot kagami signifie « miroir ». Dans le Japon ancien, le miroir était un objet sacré, associé aux divinités shinto et à la pureté. La forme ronde et lisse du mochi rappelle ces miroirs rituels, offerts aux kami, les esprits vénérés dans le shintoïsme. Le kagami mochi est ainsi considéré comme un réceptacle temporaire pour la divinité du Nouvel An, Toshigami, venue bénir la maison, assurer de bonnes récoltes et protéger la famille pour l’année à venir.
La composition du kagami mochi n’est jamais laissée au hasard. Les deux galettes symbolisent souvent l’année écoulée et celle qui commence, ou encore le yin et le yang, l’équilibre fondamental du monde. L’orange posée au sommet, appelée daidai, signifie littéralement « de génération en génération », exprimant un vœu de prospérité et de continuité familiale. Selon les régions, on y ajoute parfois une feuille de fougère, une algue kombu ou des bandes de papier rituel, renforçant encore sa dimension protectrice.

Traditionnellement, le kagami mochi est préparé à la fin du mois de décembre et exposé dans l’espace domestique réservé aux divinités ou dans un endroit visible de la maison. Il n’est pas consommé immédiatement. Pendant plusieurs jours, il demeure intact, recevant symboliquement la présence divine. Ce n’est qu’autour du 11 janvier, lors d’une cérémonie appelée kagami biraki, « l’ouverture du miroir », que le mochi est brisé à la main ou à l’aide d’un maillet en bois. Le couper avec un couteau est évité, car le geste évoquerait une rupture ou une coupure du destin.
Une fois cassé, le mochi est mangé en famille, souvent dans une soupe chaude appelée ozōni ou grillé puis accompagné de haricots rouges. Ce partage marque la fin des célébrations du Nouvel An et l’intégration de la bénédiction divine dans la vie quotidienne.
Aujourd’hui, si de nombreux foyers achètent des kagami mochi industriels, parfois en plastique contenant un mochi sous vide, le sens profond du rituel demeure. À travers sa simplicité, le kagami mochi rappelle l’importance de commencer l’année dans le respect des cycles, avec gratitude pour le passé et confiance en l’avenir. Dans un Japon moderne et pressé, ces deux cercles de riz continuent, silencieusement, de relier le présent à des siècles de traditions.
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