En Corée du Sud, l’année ne commence pas une fois, mais deux. Le 1er janvier et le Nouvel An lunaire, appelé Seollal, sont aujourd’hui tous deux des jours fériés. Une situation qui peut sembler naturelle, mais qui est en réalité le fruit d’un long bras de fer politique, idéologique et culturel ayant traversé plus d’un siècle d’histoire coréenne.

Le calendrier coréen moderne accorde officiellement un jour férié au 1er janvier, connu sous le nom de Sinjeong, ainsi que trois jours de congés pour le Nouvel An lunaire. Pourtant, pendant des décennies, les autorités ont cherché à imposer un seul début d’année légitime : celui du calendrier grégorien, au détriment d’une tradition célébrée depuis des siècles. L’origine de cette fracture remonte à 1896, lorsque le roi Gojong, à la fin de la dynastie Joseon, proclama l’adoption du calendrier grégorien afin d’aligner la Corée sur les pratiques occidentales. Cette décision suscita une forte résistance populaire. Pour de nombreux Coréens, le véritable passage à la nouvelle année restait celui du calendrier luni-solaire, qui rythmait les grandes fêtes traditionnelles comme Seollal ou Chuseok.

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La colonisation japonaise à partir de 1910 accentua cette rupture. Le pouvoir colonial, qui avait lui-même déplacé les traditions du Nouvel An au 1er janvier, chercha en Corée non seulement à moderniser, mais aussi à effacer la culture locale. Dès les années 1930, les rites ancestraux du Seollal furent interdits, tout comme la fabrication de gâteaux de riz ou d’alcool à cette période. Après la libération en 1945, la politique changea de visage mais pas d’orientation. Les gouvernements sud-coréens successifs continuèrent de promouvoir le 1er janvier comme seul Nouvel An digne d’une nation moderne. Seollal fut relégué au rang de coutume archaïque. Le premier président, Syngman Rhee, fervent partisan d’une modernisation à l’occidentale, exclut le Nouvel An lunaire de la liste officielle des jours fériés dès 1949, tout en accordant des congés pour Noël dans un pays pourtant très majoritairement non chrétien. La presse, alignée sur l’idéologie dominante, dénonçait Seollal comme une survivance honteuse du passé. Les autorités allèrent jusqu’à fermer commerces alimentaires et infrastructures clés durant cette période, encourageant la population à accomplir les rites ancestraux… début janvier, à une date sans signification traditionnelle.

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Sous le régime autoritaire de Park Chung Hee dans les années 1960 et 1970, cette politique se durcit encore. Admirateur de la modernisation japonaise de l’ère Meiji, Park voyait dans l’abolition de Seollal un symbole de discipline et de productivité nationale. Les déplacements furent limités, les entreprises sanctionnées si elles accordaient des congés, et même la publicité pour des programmes culturels liés à Seollal fut interdite.

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Malgré cette pression constante, l’attachement populaire ne faiblit jamais. Les familles continuaient de se réunir discrètement, avant ou après le travail, pour honorer les ancêtres et partager les plats rituels. En 1985, une enquête révéla que plus de 80 % des Coréens célébraient encore le Nouvel An lunaire. À mesure que le pays s’enrichissait et que la classe moyenne s’élargissait, l’argument économique contre Seollal perdit de sa crédibilité. Cette même année, le gouvernement concéda un jour férié sous l’appellation neutre de « Journée des coutumes populaires ». Le rétablissement complet de Seollal comme fête de trois jours n’intervint qu’en 1989, après l’arrivée d’un gouvernement démocratiquement élu. L’accueil fut enthousiaste, perçu comme une reconnaissance tardive mais essentielle de l’identité culturelle nationale.

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Depuis lors, l’équilibre s’est maintenu, malgré quelques tentatives ponctuelles de remise en cause, notamment lors de la crise financière asiatique de 1998. Près d’un siècle de pressions étatiques n’a finalement pas vu triompher un Nouvel An sur l’autre, mais a redéfini leur rôle. Aujourd’hui, le 1er janvier marque surtout un nouveau départ personnel, souvent célébré de manière moderne et individuelle, tandis que Seollal demeure un moment central de retrouvailles familiales, de transmission et de mémoire collective. En Corée, le temps ne se contente pas de passer : il se partage.

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