Publié en 2000, « Après le tremblement » de terre occupe une place singulière dans l’œuvre de Haruki Murakami. Composé de six nouvelles reliées de façon souterraine, le recueil prend pour point de départ le séisme de Kobe de 1995, catastrophe majeure au Japon. Pourtant, Murakami ne raconte presque jamais l’événement lui-même. Le tremblement de terre est ici moins un fait que une onde de choc invisible, un déplacement intérieur qui affecte des existences ordinaires et révèle leurs failles.

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Chez Murakami, la catastrophe agit comme un catalyseur. Les personnages ne sont ni des victimes directes ni des témoins héroïques. Ils vivent ailleurs, souvent loin de Kobe, et apprennent le drame par la télévision ou par fragments d’informations. Mais quelque chose se fissure en eux. Une épouse quitte son mari sans explication, un homme se sent soudain vide, une rencontre improbable ouvre une brèche dans le réel. Le monde continue de tourner, mais plus tout à fait sur le même axe. Ce qui frappe d’abord dans ce recueil, c’est la sobriété du ton. Murakami renonce ici à certaines de ses constructions romanesques complexes pour adopter une écriture plus épurée, presque silencieuse. Les nouvelles avancent par touches légères, laissant de grands espaces de non-dit. Le lecteur est invité à écouter ce qui ne se formule pas, à ressentir ce malaise diffus qui traverse les personnages. Le tremblement de terre n’est jamais spectaculaire, il est intime, existentiel.

Les thèmes chers à l’auteur sont bien présents : la solitude, la perte de repères, l’irruption de l’étrange dans le quotidien. Mais ils prennent ici une couleur plus grave. Les personnages semblent suspendus dans un entre-deux, incapables de revenir à leur vie d’avant, sans savoir comment en construire une autre. Murakami explore cette zone floue où l’identité vacille, où les certitudes se dissolvent sans bruit. Certaines nouvelles flirtent avec le fantastique, comme souvent chez l’écrivain, mais un fantastique discret, presque banal. Un ours qui parle, une pierre mystérieuse, une rencontre chargée d’une énergie inexplicable : ces éléments ne cherchent pas à étonner, mais à symboliser l’incompréhensible. Face à un événement d’une telle ampleur, le réel lui-même semble perdre sa logique, et le surnaturel apparaît comme une manière détournée de dire ce qui échappe aux mots.

Après le tremblement de terre est aussi un recueil sur l’impuissance. Les personnages ne savent pas comment agir, comment aider, comment donner un sens à ce qu’ils ressentent. Cette passivité apparente est l’un des aspects les plus dérangeants du livre, mais aussi l’un des plus justes. Murakami ne propose ni leçon morale ni consolation facile. Il montre des individus confrontés à leur propre vide, contraints d’accepter que certaines choses ne se réparent pas. Ce qui relie les nouvelles entre elles, au-delà du contexte du séisme, c’est une même question silencieuse : que reste-t-il quand les fondations invisibles de nos vies se sont déplacées ? Murakami ne répond pas frontalement. Il suggère que, parfois, il ne reste qu’un mouvement minuscule, une décision infime, une rencontre inattendue. Pas une reconstruction grandiose, mais une continuation fragile.

En refermant le recueil, on a le sentiment d’avoir traversé un paysage intérieur fissuré, où chaque faille raconte une histoire. Après le tremblement de terre est un livre sur sur l’après catastrophe, sur ce temps incertain où l’on apprend à vivre avec le déséquilibre. Un livre discret, profondément humain, qui rappelle que les secousses les plus durables ne sont pas toujours celles que l’on voit.

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